‹ Œuvres de Le SageChapitre 5 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. I. II · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. I. II

Je me représentois avec douleur que j'étois la cause de sa maladie, et je plaignois du moins la duègne, si je ne pouvois l'aimer. Que je jugeois mal d'elle! Sa tendresse changée en haine ne songeoit alors qu'à me nuire.

Un* matin que j'étois avec don Alphonse, je trouvai ce jeune cavalier triste et rêveur. Je lui demandai respectueusement ce qu'il avoit. Je suis chagrin, me dit-il, de voir Séraphine foible , injuste , ingrate. Cela vous étonne, ajouta-t-il en remarquant que je ï'écoutois avec surprise; cependant rien n'est plus véritable. J'ignoi'e quel sujet vous avez pu donner à la damé Lorença de vous haïr; mais je puis vous assurer que vous lui êtes devenu odieux à un point, que si vous ne sortez au plus vite de ce château , sa mort , dit-elle , est certaine. Vous ne devez pa5 douter que Séraphine , à qui vous êtes cher, ne se soit d'abord révcjltée contre une haine qu'elle ne peut servir sans injustice et sans ingratitude. Mais enfin c'est une femme. Elle aime tendrement Seph<H*a qui l'a élevée. C'est pour, elle une mère que cette gouvernante dont elle croi roi t avoir le trépas à se reprocher, si elle n'avoit la foiblesse de la satisfaire. Pour moi , quelque amour qui m'attache à Séraphine, je n'aurai jamais la lâche complaisance d'adhérer à ses sentimens là-dessus. • Périssent toutes les duègnes d'Espagne avant que je consente à l'éloignement d'un garçon que je regarde plutôt comme un frère que comme un domestique !

Lorsque don Alphonse eilt ainsi parlé , je lui dis : Seigneur, je suis né pour être le jouet de la fortune* J'avois compté qu'elle cesseroit de me persécuter chez vous , oîi'tout me promettoit des jours heureux et tranquilles. Il faut pourtant me résoudre à m'en bannir,

quelque agrément que j'y trouve. Non, non, s'écria le généreux fils de don César ; laissez-moi faire entendre raison à Séraphine ! Il ne sera pas dit que vous aurez été sacrifié aux caprices d'une duègne pour qui d'ailleurs on n'a que trop de considération. Vous ne ferez , lui répliquai-je^ seigneur, qu'aigrir Séraphine en résistant à ses volontés. J'aime mieux me retirer que de m'exposer par un plus long séjour ici à mettre la division entre deux époux si parfaits. Ce seroit un malheur dont je ne me consolerois de ma vie.

Don Alphonse me défendit de prendre ce parti ; et je le vis si ferme dans le dessein de me soutenir, qu'in-^ dubitablement Lorença en auroit eu le démenti, si j'eusse voulu tenir bon; ce que j'auroi^ fait si je n'eusse écouté que mon ressentiment. Il y avoit dbs moments où , piqué contre la duègne, j'etois tenté de ne la point ménager; mais quand je venbis à considérer qu'en révélant sa honte , ce seroit poignarder une pauvre créature dont je causois tout le malheur, et que deux maux sans remède conduisoient visiblement au tombeau , je ne me sentois plus que de la compassion pour elle. Je jugeai, puisque j'étois un mortel si dangereux, que je devois en conscience rétablir par ma retraite la tranquillité dans le château; ce que j'exécutai dès le lendemain avant le jour, sans dire adieu à mes deux maî^ très, de peur qu'ils ne s'opposassent à mon départ" par amitié pour moi. Je me contentai de laisser dans ma chambre un écrit qui contenoit un compte exact que je leur rendois de mon administration.

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