LIVRE Vil, CHAP. L
qui ne me promettoit rien de bon. C'est assez , lui dii^je en rengainant mon ëpée; je ne suis pas un brutal à n'écouter aucune raison; après ce que vous venez de m'apprendre, vous n'êtes plus mon ennemi. Embrassons-nous! A ce discours, qui lui fit assez connoître que je n'étois pas si méchant que j 'a vois paru d'abord, il remit en riant sa flamberge, me tendit les bras, et ensuite nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Depuis ce moment-là Sephora ne s'offrit plus que désagréablement à ma pensée. J'éludai toutes les occasions qu'elle me donna de l'entretenir en particulier; ce que je fis avec tant de soin et d'affectation, qu'elle s'en aperçut. Étonnée d'un si grand ""changement, elle en voulut savoir la cause; et, trouvant enfin le moyen de me parler à l'écart : Monsieur Tintendant, me ditelle , apprenez-moi , de grâce , pourquoi vous fuyez jusqu'à mes regards. Au lieu de chercher comme aupara*vaut l'occasion de m'entretenir, vous prenez soin de m'éviter. Il est vrai que j'ai feit les avances, mais vous y avez répondu : rappelez-vous, s'il vous plait, la conversation particulière que nous avons eue ensemble : vous y étiez tout de feu; vous êtes à présent tout de glace. Qu'est-ce que cela si^ifie ? La question n'éteit pas peu délicate pour un homme naturel. Aussi jer fus fort embarrassé. Je ne me souviens plus de la réponse que je fis à la dame; je me souviens seulement qu'elle lui déplut infiniment. Sephora, quoique à son air doux et modeste on l'eût prise pour un agneau , étoit un tigre quand la colère la dominoit. Je croyois, me dit-elle en me lançant un regard plein de dépit et de rage, je croyois faire beaucoup d'honneur à un petit homme
lO GIL BLAS.
comme vous, en lui découvrant des sentiments que de nobles cavaliers feroient gloire d'exciter. Je suis bien punie de m'étre indignement abaissée jusqu'à un malheureux aventurier.
Elle n'en demeura pas là; j'en aurois été quitte à trop bon marché. Sa langue, cédant à la fureur, me donna cent épithètes qui enchérissoient les unes sur les autres. Je. sais-bien que j'aurois dû les recevoir de sangfroid, et faire réflexion qu'en dédaignsKit le triomphe d'une vertu que j'avois tentée, je commettois un crime *que les femmes ne pardonnent point. Mais j'étois trop vif pour souffrir des injures dont un homme sensé n'auroit fait €[ue rire à ma place,, et la patience m'échappa. Madame, lui dis-je,, ne méprisons personne! Si ces nobles cavaliers dont vous parlez vous avoient vu le dos, je suis sûr qu'Us borneroient là leur curiosité. Je n'eus pas sitôt lancé ce trait, que la furieuse duègne m'appliqua le plus ruds soufflet qu'ait jamais donné femme outragée. Je n'en attendis pas un second, et j'évitai .par une prompte fuite une grêle de coups qui seroient toml^iés sur moi.
Je rendois grâces ati ciel de me voir hors de ce mauvais pas, et j«m'imaginoiâ n'avoir plus rien à craindre, puisque la dame s'étoit vengée. Il me scmbloit que, pour son hoimeur, elle de voit taire Taventure : effectivement quinze jours s'écoulèrent sans que j'en entendisse parler. Je commençois moi-même à l'oublier, quand j'appris que Sephoî-a étoit malade. Je fus assez bon pour m'affliger de cette nouvelle. J'eus pitié de la dame. Je pensai que ne pouvant vaincre un amour si mal payé, cette malheureuse amante y a voit succombé.