‹ Œuvres de Le SageChapitre 52 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. XIII. gS · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. XIII. gS

réflexion et la fureur de faire de nouvelles pièces me détachèrent .de l'hôpital. L'amour de la poésie m'ota celui des richesses. Je résolus de me rendre à Madrid, comme au centre des beaux: esprits, pour y former mon goût. Je demandai mon congé à l'administrateur, qui ne me le donna qu'à regret, tant il avoit d'affection pour moi. Fabrice, me dit-il, pourquoi veux-tu me quitter? t'aurois-je donné, sans y penser, quelque sujet de mécontentement? Non, lui répondis -je, seigneur; vous êtes le meilleur de tous les maîtres , et je suis pénétré de vos bontés ; mais vous savez qu'il faut suivre son étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom par des ouvrages d'esprit. Quelle folie! me répliqua ce bon bourgeois. Tu as déjà pris racine à l'hôpital ; tu es du bois dont on fait les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu veux quitter le solide pour t'occuper de fadaises. Tant pis pour toi, mon enfant.

L'administrateur, voyant qu'il combattait inutilement mon dessein, me paya mes gages, et me-fit présent d'ime cinquantaine de ducdts pour reconnoître mes services. De manière qu'avec cela, et ce que je pou vois avoir grapillé dans les petites commissions dont on avoit chargé mon intégrité, je fus en état , en arrivant à Madrid, de me mettre proprement; ce que je ne manquai pas de faire , quoique les écrivains de notre natioil ne se piquent guère de propreté. Je connus bientôt Lope de Vegà Carpio ' , Miguel Cervantes de Saa^^e-

' Voyez la note a de la page 53 de ce volume sur cet auteur prodigieux par sa fécondité , qui a fuit, entre autres ouvrages, dix-huit| cents pièces de théâtre , dont on a trois cents d'imprimées.

dra ^ et les autres fameux auteurs; mais, préférablement à ces grands hommes , je choisis pour mon pré* cepteur un jeune bachelier cordouan, l'incomparable don Louis de Gongora *, le plus beau génie que l'Espagne ait jamais produit. Il ne veut pas que ses ouvrages soient imprimés de son vivant; il se contente de les lire à ses amis. Ce qu'il a de particulier , c'est que la nature l'a doué du rare talent de réussir dans toutes sortes de poésies. Il excelle principalement dans lespièces satiriques : voilà son fort. Ce n'est pas , comme Luçilius ^, un fleuve bourbeux qui entraine avec lui beaucoup de limon; c'est le Tage qui roule des eaux pures sur un sable d'or.

' Auteur incomparable, et encore plus malheureux ^ de THistoire de Don Quichotte. Il fut dans sa jeunesse un très bon poëte comique. Le duc de Lerme le traita cependant assez mal. Cervantes fit , pour se venger , son chef-d'œuyre de Don Quichotte , satire du premier ministre , ridiculement entêté de la chevalerie. Cervantes fut persécuté ^ et mourut de misère à Madrid en 1616. C'est assez le sort des grands hommes ; et l'on doit remarquer cette fatale destinée des deux premiers génies du Portiigal et dé l'Espag&e.

Lisbonne avec raison se Tante Du Camoëns, qui fut sans pain.

L'ïspagne est fière de Cervante , Qu'elle abaissé mourir de faim.

> Goio^ra, plein d'esprit et avide de gloire , hasarda des ouvrages hérissés d'antithèses. Ces faux brillants gâtèrent le style poétique au- • tant que Gracian défigura la prose , par la prétention d'un style énigmatique. Gongora-y-Argora , le prince des poètes ^ mourut en 1627. Baltazar Gracian. mourut en 1 658.

3 Luçilius, auteur de satires latines , dont Horace a dit qu'il couloit en effet comme un fleuve bourbeux, mais dont il y avoit pourtant quelque chose à tirer.

Gimfiueret lutulentus , erat quod toîlere celles.

HoR^T. Sat. L. I , IV.

Page 1