LIVRE VII, CHAP. XIII
Tu me fais, dîs-je à Fabrice, un beau portrait de ce bachelier , et je ne doute pas qu'un personnage de ce tnérite-Jà n'ait bien des envieux. Tous les auteurs, répondit-il, tant bons que mauvais, se déchaînent contre lui. Il aime l'enflure , dit l'un , les pointes , les métaphores et les transpositions. Ses vers , dit ub autre , ont l'obscurité de ceux que les prêtres saliens chantoient dans leurs processions, et que personne n'enten^doit. Il y en a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romances, tantôt des comédies, des dizains et des létrilles ' , comme s'il avoit follement entrepris d'effacer les meilleurs écrivains dans tous les genres. Mais tous ces traits de jalousie ne font que s'émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude.
C'est donc sous un si habile maître que j'ai fait mon apprentissage, et j'ose dire, sans vanité, qu'il y paroît J'ai si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avoueroit. Je vais , à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons où l'on me reçoit à merveille , et où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j'ai le débit séduisant; ce qui ne nuit pas à mes compositions. Enfin je suis aimé de plusieurs seigneurs, et je vis surtout avec le duc de Médina Sidonia comme Horace vivoil avecMecenas. Voilà, poursuivit Fabrice, de quelle manière j'ai été métamorphosé en auteur. Je n'ai plus rien à te conter. C'est à toi , Gil Blas, à chanter tes exploits!
' Létrille , mot particulier à la poésie espagnole , pour exprimer des madrigaux , de petits compliments y de petites lettres en yers. Gil Blas. II. 7
Alors je pris la parole, et, supprimant toute circonstance indifférente, je lui fis le détail qu'il demandoit. Après cela , il fut question de dîner. Il tira de son armoire d'ébène, des serviettes, du pain, un reste d'épaule de mouton rôti , une bouteille d'excellent vin, et nous nous mîmes à tab)e avec toute la gaieté de deux amis qui se rencontrent après une longue séparation. Tu vois , me dit-il , ma vie libre et indépendante. Si je voulois suivre l'exemple de mes confrères, j'irois tous les jours manger chez les personnes de qual/té; mais^ outre que l'amour du travail me retient souvent au logis, je suis un petit Aristippe. Je m'accommode également du grand monde et de la retraite, de l'abondance et de la frugalité.
Nous trouvâmes le vin si bon , qu'il fallut tirer de l'armoire une seconde bouteille. Entre la poire et le fromage , je lui témoignai que je serois bien aise de voir quelqu'une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu'il me; lut d'un air emphatique. Néanmoins , malgré le charme de la lecture, je trouvai l'ouvrage si obscur, que je n'y compris rien du tout. Il s'en aperçut. Ce sonnet, me dit-il, ne te paroît pas fort clair, n'est-ce pas? Je lui avouai que j'y aurois voulu un peu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens. Si ce sonnet, reprit-il, n'est guère intelligible, tant mieux, mon ami! Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime n^e s'accommodent pas du simple et du naturel; c'est l'obs- .curité qui en fait tout le mérite. Il suffit que le poëte croie s'y entendre. Tu te moques de moi, interrompisje.. Il faut du bon sens et de la clarté dans toutes les