‹ Œuvres de Le SageChapitre 56 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. XIII. io · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. XIII. io

derrière, s'appelle don Julien de Villanuno. C'est un jeune oydor qui tranche du petit-maître. Nous allâmes un de mes amis et moi dîner chez lui l'autre jour. Nous le surprîmes dans une occupation assez singulière. Il se divertissoit dans son cabinet à jeter et à se faire apporter par un grand lévrier les sacs d'un procès dont il est rapporteur, et que le chien déchiroit à belles dents. Ce licencié qui l'accompagne, cette face rubiconde, se nomme don Chérubin Tonto ^ C'est un chanoine de l'église de Tolède , le plus imbécille mortel qu'il y ait au monde. Cependant, à son air riant et spirituel , vous lui donneriez beaucoup d'esprit. Il a des yeux brillants, avec un rire fin et malicieux. On diroit qu'il pense très finement. Lit-on devant lui un ouvrage délicat, il l'écoute avec une attention que vous croyez pleine d'intelligence, et toutefois il n'y comprend rien. Il étoit du repas chez l'pydor. On y dit mille jolies choses, une infinité de bons mots. Don Chérubin ne parla pas; mais il applaudissoit avec des grimaces et des démonstrations qui paroissoient supérieures aux saillies mêmes qui nous échappoient.

Connois-tu, dis-je à Nunez, ces deux malpeignés qui, les coudes appuyés sur une table , s'entretiennent tout bas dans ce coin , en se soufflant au nez leurs haleines? Non, nie répondit-il; ces visages-là me sont inconnus. Mais , selon toutes les apparences , ce sont des politiques de cafés * qui censurent le gouvernement.

' Tonto , lourdaud » idiot , benêt.

' On doit noter ici l'anachronisme le plus fort que Le Sage ait pu se permettre. Il parle de café dans un temps où l'on ignoroit en Espagne et en France qu'il y eût du café , et où , par conséquent ,

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.Considère ce gentil cavalier qui siffle en se promenant dans cette salle , et en se soutenant tantôt sur un pied et tantôt sur un autre. C'est don Augustin Moreto, un jeune poète qui n'est pas né sans talent^ mais que les flatteurs et les ignorants ont rendu presque fou. L'homme que tu vois qu'il aborde est un de ses confrères qui fait de la prose rimée , et que Diane ' a aussi frappé.

Encore des auteurs! s'écria-t-il en me montrant deux hommes d'épée qui entroient. Il semble qu'ils se soient tous donné le mot pour venir ici passer en revue devant toi. Tu vois don Bernard Deslenguado * et don Sébastien de Villa Viciosa. Le premier est un esprit plein de fiel, un auteur né sous l'étoile de Saturne , un mortel malfaisant qui se plaît à haïr tout le monde , et qui n'est aimé de personne. Pour don Sébastien, c'est un garçon de bonne foi , un auteur qui ne veut rien avoir sur la conscience. Il a depuis peu mis au théâtre une pièce qui a eu une réussite extraordinaire, et il l'a

Ton ne pouyoît connoître les maisons où l'on se rassemble pour boire la décoction de cette fève d'Arabie , introduite en Europe au dixseptième siècle y plus de cent ans après l'époque à laquelle se rattache l'action de Gil Blas. Le Sage "vivoit à Paris, et voyoit qu'un café étoit le rendez-vous des gens de lettres de son temps ( rendez-vous malheureusement trop célèbre par les couplets qui causèrent la perte et l'exil de Rousseau). Le Sage ne peignit que ce qu'il avoit sous les yeux ; mais il fit une erreur de date en mettant des cafés à Madrid au quinzième ou au seizième siècle. Boursauit a fait la même faute , et plus grossière encore, dans Ésope à la dUIc, où Ésope déjeune, et ce qm est bien pis, trinque avec du café.

{Les Fables d'Ésope , Acte i , Scène iv.)

' Diane est ici pour la lune.

^ Deslenguado y qui donne carrière à sa langue , médisant, mal embouché.

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