LIVRE VII, CHAP. XIV
deur. On dit qu'il est venu à la cour pour conférer avec le duc de Lerme sur des biens royaux que ce ministre a dessein d'aliéner en Sicile. Enfin le comte Galiano, quoique Sicilien, paroît généreux, plein de droiture et de franchise. Tu ne saurois mieux faire que de t'attacher à ce seigneur-là. C'est lui probablement (jui doit t'enrichir, suivant ce qu'on t'a prédit à Grenade.
Pavois résolu, dis-je àîfunez, de battre un peu le pavé et de me donner du bon temps avant que de me remettre à servir ; mais tu me parles du comte sicilien d'une manière qui me fait changer de résolution. Je voudrois déjà être auprès de lui. Tu y seras bientôt, reprit-il, ou je suis fort trompé. Nous sortîmes en même temps tous deux pour aller chez le comte , qui occupoit la maison de don Sanche d'Avila son ami , qui étoit alors à la campagne.
Nous trouvâmes dans la cour je ne sais combien de pages et de laquais qui portoient une livrée aussi riche que galante, et dans l'antichambre plusieurs écuyers, gentilshommes et autres officiers. Ils avoient tous des habits magnifiques, mais avec cela des faces si baroques, que je crus voir une troupe de singes vêtus à l'espagnole. Il faut avouer qu'il y a des mines d'hommes et de femmes pour qui l'art ne peut rien.
On-annonça don Fabricio, qui fut introduit un moment après dans la chambre, où je le survis. Le comte en robe de chambre étoit assis sur un sopha , et prenoit son chocolat. Nous le saluâmes avec toutes les démonstrations d'un profond respect; et il nous fit de son coté une inclination de tête , accompagnée de regards si gracieux, que je me sentis d'abord gagner l'âme.
io8 GIL BLAS.
Effet admirable, et pourtant ordinaire, qoe fait sur nous l'accueil favorable des grands ! Il faut qu'ils nous reçoivent bien mal, quand ils nous déplaisent.
Après avoir pris son chocolat % il s'amusa quelque temps à badiner avec un gros singe qu'il avoit auprès de lui, et qu'il appeloit Cupidon. Je ne sais pourquoi on avoit donpé le nom de ce dieu à cet animal , si ce n'est à cause qu'il en avoit toute la malice; car il ne ^lui ressembloit nullement d'ailleurs. Il ne laissoit pas , tel qu'il étoit, de faire les délices de son maître, qui étoit si charmé de ses gentillesses, qu'il le tenoit sans cesse dans ses bras. Nunez et moi, quoique peu divertis des gambades du singe, nous fîmes semblant d'en être enchantés. Cela plut fort au Sicilien, qui suspendit lé plaisir qu'il prenoit à ce passe-temps, pour me dire : Mon ami , il ne tiendra qu'à vous d'être un de mes secrétaires. Si le parti vous convient, je vous donnerai deux cents pistoles tous les ans. Il suffit que don Fabricio vous présente et réponde de vous. Oui, seigneur, s'écria Nunez, je suis plus hardi que Platon qui n'osoit répondre d'un de ses amis qu'il envoyoit àDenis-le-Tyran. Je ne crains pas de m'attirer des reproches.
Je remerciai par une révérence le poète des Asturies de sa hardiesse obligeante. Puis m'adressant au patron, je l'assurai de mon zèle et de ma fidélité. Ce seigneur ne vit pas plus tôt que sa proposition m'étoit agréable, .qu'il fit appeler son intendant à qui il parla tout bas ;
' Le chocolat est bien placé , même à Tépoque de Gil Blas. Ce sont les Espagnols qui l'ont fait connoitre à TEurope. Le cacao, qui sert de base au chocolat, fut un des fruits qu'ils remportèrent de la conquête du Mexique , ep l'an 1 5 ao.