LIVRE Vil, CHAP. XV. m
tu seras dans sa maison comme le poisson dans Peau. Mais il ne faut jurer de rien, et tu dois te défier de ton étoile, dont tu n'as que trop souvent éprouvé la malignité. Outre cela, tu ignores à quoi il te destine. 11 a des secrétaires et un intendant; quels services yeut-il donc que tu lui rendes ? Apparemment qu'il a dessein de te faire porter le caducée. A la bonne heure : on ne sauroit être sur un meilleur pied chez un seigneur pour faire son chemin en poste. £n rendant de plus honnêtes services^ on ne marche que pas à pas, et encore n'arrive-t-on pas toujours à son but.
Tandis que je faisois de si belles réflexions, un laquais vint me dire que tous les cavaliers qui avoient dîné à l'hôtel venoient de sortir pour s'en retourner chez eux , et que monsieur le comte me demandoit. Je volai aussitôt à son appartement où je le trouvai couché sur un sopha, et prêt à faire la sieste ' avec son singe qui étoit à côté de lui.
Approchez, Gil Blas, me dit-il, prenez un siège et m'écoutez. Je fis ce qu'il m'ordonnoit, et il me parla dans ces termes : Don Fabricio m'a dit qu'entre autres bonnes qualités vous aviez celle de vous attacher à vos maîtres, et que vous étiez un garçon plein d'intégrité. Ces deux choses m'ont déterminé à vous proposer d'être à moi. J'ai besoin d'un domestique affectionné qui épouse mes intérêts et mette toute son attention à conserver mon bien. Je suis riche, à la vérité; mais ma dépense va tous les ans fort au delà de mes revenus. Et pour-
* Faire la sieste, dormir après dîner. Ce mot, en espagnol, vient de la sixième lieure. Nous disons en fi'ançûis faire la méridienne. Il en sera encore. question ci-aprèft, livre x , chapitres m et iv.
lia GIL BLAS.
^uoi? c'est qu'on me vole, c'est qu'on me pille. Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je soupçonne mon maître d'hôtel et mon intendant de s'entendre ensemble; et si je ne me trompe point, en voilà plus qu'il n'en faut pour me ruiner de fond en comble. Vous me direz que si je les croiâ fripons, je n'ai qu'à les chasser. Mais où en prendre d'autres qui soient pétris d'un meilleui* limon? 11 faut donc que je me contente de les faire observer l'un et l'autre par un homme qui ait droit d'inspection sur leur conduite ; et c'est vous que je choisis pour remplir cette commission. Si vous vous eh acquittez bien, soyez sûr que vous ne servirez pas un ingrat. J'aurai soin de vous établir en Sicile très avantageusement.
Après m'avoir tenu ce discours , il me renvoya ; et dès le soir même , devant tous Les domestiques, je fus proclamé surintendant de la maison. Le Messinois et le Napolitain n'en furent pas d'abord fort mortifiés, parce que je leur paroissois Un gaillard de bonne composition, et qu'ils comptoient qu'en partageant avec moi le gâteau , ils iroient toujours leur train. Mais ils se trouvèrent bien sots le jour suivant , lorsque je leur déclarai que j'étois un homme ennemi de toute malversation. Je demandai au maître d'hôtel un état des provisions. Je visitai la cave. Je pris connoissance de tout ce qu'il y avoit dans l'office , je veux dire de l'argenterie et du linge. Je les exhortai, ensuite tous deux à ménager le bien du patron, à user d'épargne dans la dépense, et je finis mon exhortation en leur protestant que j'avertirois ce seigneur de toutes les mauvaises manœuvres que je verrois faire chez lui.