‹ Œuvres de Le SageChapitre 63 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. XV. Ii · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. XV. Ii

Je n'en demeurai pas là. Je voulus avoir un espion pour découvrir s'il y avoit de l'intelligence entre eux* Je jetai les yeux sur un marmiton qui, s'étant laissé gagner par mes promesses , me dit que je ne pouvois mieux m'adresser qu'à lui pour être instruit de tout ce qui se passoit au logis ; que le maître d'hôtel et l'intendant étoient d'accord ensemble et brûloient la chan-^ délie par les deux bouts ; qu'ils détournoient tous les jours la moitié des viandes qu'on achetoit pour la maison; que le Napolitain avoit soin d'une dame qui demeuroit vis-à-vis le collège de Saint-Thomas, et que le Messinois en entretenoit une autre à la porte du Soleil; que ces deux messieurs faisoient porter tous les matins chez leurs nymphes toutes sortes de provisions ; que le cuisinier de son côté envoyoit de bons plats à une veuve qu'il connoissoit dans le voisinage , et qu'en faveur des services qu'il rendpit aux deux autres, à qui il étoit tout dévoué, il disposoit comme eux des vins de la cave :4Bnfin que ces trois domestiques étoient cause qu'il se faisoit une dépense horrible chez monsieur le comte. Si vous doutez de mon rapport, ajouta le marmiton , donnezvous la peine de vous trouver demain matin sur les sjept heures auprès du collège de Saint - Thomas , vous me verrez chargé d'une hotte qui changera votre doute en certitude. Tu es donc, lui dis- je , commissionnaire . de ces galants pourvoyeurs? Je suis, répondit -il, employé par le maître d'hôtel, et un de mes camarades fait les messages de l'intendant.

Ge rapport me parut valoir la peine d'être vérifié. J'eus la curiosité le lendemain de me rendre à l'heure marquée auprès du collège de Saint-Thomas. Je n'attendis pas

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long -temps mon espion. Je le vis bientôt arriver avec une grande hotte toute pleine de viande de boucherie, de volaille .et de gibier. Je fis l'inventaire des pièces, et j'en dressai sur mes tablettes un petit procès verbal que j'allai montrer à mon maître , après avoir dit au fouille -au -pot qu'il pouvoit, comme à son ordinaire, s'acquitter de sa commission.

Le seigneur sicilien , qui.étoit fort vif de son naturel, voulut dans son premier mouvement chasser le Napolitain et le Messinois ; mais, après y avoir fait réflexiort, il se contenta de se défaire du dernier dont il me donna la place. Ainsi ma charge de surintendant fut supprimée peu de temps après sa création, et franchement je n'y eus point de regret. Ce n'étoit, à proprement parler, qu'un emploi honorable d'espion, qu'un poste quin'avoit rien de solide, au lieu qu'en devenant monsieur l'intendant, je me voyois maître du coffre-fort , et c'est là le principal. C'est toujours ce domestique-là qui tient le premier rang dans une grande maison ; et il y a tant de petits bénéfices attachés à son administration, qu'il s'enrichiroit infailliblement, quand même il seroit honnête homme.

Mon Napolitain, qui n'étoit pas au bout de ses finesses, remarquant que j'avoi's un zèle brutal, et que je me mettois sur le pied de voir tous les matins les viandes qu'il achetoit et d'en tenir registre, cessa d'en détourner ; mais le bourreau continua d'en prendre la même quantité chaque jour. Par cette ruse , augmentant le profit qu'il tiroit de la desserte de la table qui lui appartenoit de droit, il se mit en état d'envoyer du moins de la viande cuite à sa mignonne, s'il ne pou-

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