LIVRE VII, CHAP. XV. Ii
voit plus lui en fournir de crue. Le diable n'y perdoit rien, et le comte n'étoit guère plus avancé d'avoir le phénix des intendants. L'abondance excessive que je vis alors régner dans les repas me fit deviner ce nouveau tour; et j'y mis bon ordre aussitôt en retranchant le superflu de chaque service ; ce que je fis toutefois avec tant de prudence, qu'on n'y aperçut point un air d'épargne. On eût dit que c'étoit toujours la même profusion ; et néanmoins par cette économie je ne laissai pas de diminuer considérablement la dépense. Voilà ce que le patron demandoit; il vouloit ménager sans paroître moins magnifique. Son avarice étoit subordonnée à son ostentation.
Je n'en demeurai point là ; je réformai un autre abus : trouvant que le vin alloit bien vite, je soupçonnai qu'il y avoit encore de la tricherie de ce côté-là. Effectivement , s'il y avoit , par exemple, douze cavaliers à la table du seigneur, il se buvoit cinquante et qij^lquefois jusqu'à soixante bouteilles. Cela m'étonnoit; je consultai là-dessus mon oracle , c'est-à-dire mon marmiton, avec qui j'avois des entretiens secrets, et qui me rapportoit fidèlement tout ce qui se disoit et se faisoitdans.la cuisine, où il n'étoit suspect à personne. Il m'apprit que le dégât dont je me plaignois venoit d'une nouvelle ligue faite entre le maître d'hôtel, le cuisinier et les laquais qui versoient à boire ; que ceux-ci remportoient les bouteilles à demi pleines, qui se partageoient ensuite entre les confédérés. Je parlai aux laquais ; je les menaçai de les mettre à la porte s'ils . s'avisoient de récidiver, et il n'en fallut pas davantage pour les faire rentrer dans leur devoir. Mon maître, que
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j'avois grand soin d'informer des moindres choses que je faisois pour son bien , me combloit de louanges et prenoit de jour en jour plus d'affection pour moi. 'De mon côté, pour récompenser le marmiton qui me rendoit de si bons offices, je le fis aide de cuisine C'est ainsi que dans les bonnes maisons un fidèle domestique fait son chemin.
Le Napolitain enrageoit de me rencontrer partout; et ce qui le mortifioit cruellement, c'étoit les contradictions qu'il avoit à essuyer de ma part toutes les fois qu'il s'agissoit de me rendre ses comptes; car, pour mieux lui rogner les ongles, je me donnois la peine d'aller dans les marchés pour savoir le prix-des denrées. De sorte que je le voyois venir après cela ; et, comme il ne manquoit pas de vouloir ferrer la mule, je le relançois vigoureusement. J'étois bien persuadé qu'il me maudissoit cent fois le jour; mais le sujet de ses malédictions m'empêchoit de craindre qu'elles ne fussent exaucées. Je ne sais comment il pouvoit résister à mes persécutions et ne pas quitter le service du seigneur sicilien. Sans doqte que malgré tout cela il y trouvoit son compte.
Fabrice, que je voyois de temps en temps, et à qui je contois toutes mes prouesses d' intendant jusqu'alors inouïes, étoit plus disposé à blâmer ma conduite qu'à l'approuver. Dieu veuille , me dit-il un jour , qu'après tout ceci ton désintéressement soit bien récompensé ! Mais entre nous, si tu n'étois pas si roide avec le maître d'hôtel, je crois que tu n'en feroispas plus mal. Eh quoi! lui répondis-je, ce voleur mettra effrontément, dans un état de dépense, à dix pistoles un poisson qui