‹ Œuvres de Le SageChapitre 67 sur 321 · LIVRE VII, CHAP. XVI · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. XVI

J'aurois tort de passer sous silence les peines et les inquiétudes qu'eut le seigneur sicilien pendant tout ce temps-là. Croira- 1- on bien que le jour il ne quittoit point son cher Gupidon ? il étoit présent quand on le pansoit, et la nuit il se levoit deux ou trois fois pour le voir. Ce qu'il y avoit de plus fâcheux , c'est qu'il falloit que tous les domestiques, et moi principalement, nous fussions toujours sur pied pour être prêts à courir où l'on jugeroit à propos de nous envoyer pour le service du singe. En un mot nous n'eûmes aucun repos dahs l'hôtel jusqu'à ce que la maudite bête , ne se ressentant plus de sa chute , se remit à faire ses bonds et ses culbutes ordinaires. Après cela, refuserons-nous d'ajouter foi au rapport de Suétone , lorsqu'il dit que Caligula aimoit tant son cheval, qu'il lui donna une maison richement meublée avec des officiers pour le servir, et qu'il en vouloit même faire un consul? Mon patron n étoit pas moins charmé de son singe; il en auroit volontiers fait un corrégidor.

Ce qu'il y eut de malheureux pour moi, c'est que j'avois enchéri sur tous les valets pour mieux faire ma cour au seigneur , et je m'étois donné de si grands mouvements pour son Cupidon, que j'en tombai malade. La fièvre me prit violemment, et mon mal devint tel , que je perdis toute connoissance. J'ignore ce qu'on fit de moi pendant quinze jours que je fus entre la vie et la mort. Je sais seulement que ma jeunesse lutta si bien contre la fièvre , et peut-être contre les remèdes qu'on me donna , que je repris enfin mes sens. Le premier usage que j'en fis fut de m'apercevoir que j'étois dans une autre chambre que la mienne. Je voulus savoir

pourquoi; je le demandai à une vieille femme qui me gardoit : mais elle me répondit qu'il ne falloit pas que je parlasse y que le médecin Tavoit expressément défendu. Quand on se porte bien, on se moque ordinairement de ce$ docteurs; est-on malade? on se soumet docilement à leurs ordonnances.

Je pris donc le parti de me taire, quelque envie que j'eusse de m'entretenir avec ma garde. Je faisois des réflexions là-dessus , lorsqu'il entra deux manières do petits-maîtres fort lestes. Us avoient des habits de velours, avec de très beau linge garni de dentelles. Je m'imaginai que c'étoient des seigneurs amis de mon maître , lesquels par considération pour lui me venoient voir. Dans cette pensée je fis un effort pour me mettre en mon séant, et j'ôtai par respect mon bonnet^ mais ma garde me recoucha tout de mon long , en me disant que ces seigneurs étoient mon médecin et mon apothicaire.

J^e docteur s'approcha de moi , me tâta le pouls , observa mon visage ; et remarquant tous les signes d'une prochaine guérison, il prit un air de.triomphe comme s'il y eût mis beaucoup du sien , et dit qu'il ne falloit plus qu'une médecine pour achever son ouvrage; qu'après cela il pourroit se vanter d'avoir fait une belle cure. Quand il eut parlé de cette sorte, il fit écrire par l'apothicaire une ordonnance qu'il lui dicta en se regardant dans un miroir, en rajustant ses cheveux, et en faisant des grimaces dont je ne pouvois m'empêcher de rire malgré l'état où j'étois. Ensuite il me salua de la tête fort cavaUèrement , et sortit plus occupé de sa. figure que des drogues qu'il avoit ordonnées.

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Après son départ, l'apothicaire, qui n'étoit pas venu chez moi pour rien , se prépara , on juge bien à quoi faire. Soit qu'il craignît que la vieille ne s'en acquittât pas adroitement, soit pour mieux faire valoir la marchandise, il voulut opérer lui-même; mais avec toute son adresse, je ne sais comment cela se fit; l'opération fut à peine achevée , que , rendant à l'opérant ce qu'il m'a voit donné, je mis son habit de velours dans un bel état. Il regarda cet accident comme un malheur ^ attaché à la pharmacie. Il prit une serviette, s'essuya sans dire un mot , et s'en alla bien résolu de me faire payer le dégraisseur, à qui sans doute il fut obligé d'envoyer son habit.

11 revint le lendemain matin vêtu plus modestement, quoiqu'il n'eût rien à risquer ce jour- là, m'apporter la médecine que le docteur avoit ordonnée la veille. Outre que je me sentois mieux de moment en moment , j'avois tant d'aversion, depuis le jour précédent, pour les médecins et les apothicaires, que je maudissois jusqu'aux universités où ces messieurs reçoivent le pouvoir de tuer les hommes impunément. Dans cette disposition , je déclarai en jurant que je ne voulois plus de remèdes, et que je donnois au diable Hippocrate et sa séquelle. L'apothicaire, qui ne se soucioit nullement de ce que je ferois de sa composition, pourvu qu'elle lui fût payée, la laissa sur la table, et se retira sans me dire une syllabe.

Je fis sur-le-champ jeter parles fenêtres cette chienne de médecine, contre laquelle jem'étois si fort prévenu, que j'aurois cru être empqjsonné si je l'eusse avalée. A ce trait de désobéissance j'en ajoutai un autre ; je rompis

le silence, et dis d'un ton ferme à ma garde que je prétendois absolument qu'elle m'apprît des nouvelles de mon i;naître. La vieille , qui appréhendoit d'exciter en moi une émotion dangereuse en me satisfaisant, ou qui peut-être aussi ne m'obstinoit que pour irriter mon mal, hésitoit à me parler; mais je la pressai si vivement de m'obéir, qu'elle me répondit enfin : Seigneur cavalier, vous n'avez plus d'autre maître que vous-même. Le comte Galiano s'en est retourné en Sicile.

Je ne pouvois croire ce que j'entendois ; il n'y avoit pourtant rien de plus véritable. Ce seigneur, dès le second jour de ma maladie, craignant que je ne mourusse chez lui , avoit eu la bonté de me faire transporter avec mes petits effets dans une chambre garnie , où il m'avoit abandonné sans façon à la Providence et aux soins d'une garde. Sur ces entrefaites , ayant reçu un ordre de la cour qui l'obligeoit à repasser en Sicile, il étoît parti avec tant de précipitation , qu'il n'avoit plus songé à moi , soit qu'il me comptât déjà parmi les morts, soit que les personnes ,de qualité soient sujettes à ces fautes de mémoire, '

Ma garde me fit ce détail, et m'apprit que c'étoit elle qui avoit été chercher un médecin et un apothicaire , afin que je ne périsse pas sans leur assistance.

' C'est ce qui fait dire à Voltaire :

Je connois trop les grands , dans le malbenr amis , lugrats dans la fortune et bientôt ennemis ; V Nous sommes de leur gloire un instrument servkle ,

Rejeté par dédain quand il n est plus utile , Et brisé sans pitié s'il devient dangereux.

Le grand Corneille a dit des rois •

On n'a jamais de droit à leur rcconnoissance.

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