LIVRE VII, CHAP. iVI. laS
c«tte apostrophe , je rendis grâce au ciel de ce que le fripon n'avoit pas tout emporté. Quelque sujet pourtant que j'eusse d'accuser le maître d'hôtel de m'a voir volé y je ne laissai pa^ de penser que ma garde pouvoit fort bien être la voleuse. M^s soupçons tomboient tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre ; mais c'étoit toujours la même chose pour moi. Je n'en témoignai rien à la vieille; je ne la chicanai pas même sur les articles de son beau mémoire. Je n'aurois rien gagné à cela, et il faut bien que chacun fasse son métier. Je bornai mon ressentiment à la payer et à, la renvoyer trois jours après. X Je m'imagine qu'en sortant de chez moi elle alla donner avis à l'apothicaire qu'elle venoit de me quitter, et que je me portois assez bien pour prendre la clef des champs sans compter avec lui; car un moment après je le vis arriver tout essoufflé. 11 me présenta son mémoire, dans lequel, sous des noms qui m'étoient inconnus, quoique j'eusse été médecin, il a voit écrit tous les prétendus remèdes qu'il m'avoit fournis dans le temps que j'étois sans sentiment. On pouvoit appeler ce mémoire-là de vraies parties d'apothicaire. Aussi nous eûmes une dispute lorsqu'il fut question du payement. Je prétendois qu'il rabattît la moite de la somme qu'il demandoiL II jura qu'il n'en rabattroit pas même une obole. Considérant toutefois qu'il avoit affaire à un jeune homme qui dès ce jour-là pouvoit s'éloigner de Madrid, il aima mieux se contenter de ce que je lui offrois, c'est-à-dire de trois fois au delà de ce que valoient ses drogues , que de s'exposer à perdre tout. Je lui lâchai des espèces à mon grand regret, et il se retira bien vengé du petit chagrin que je lui avois causé le jour du lavement.
Le médecin parut presque aussitôt : car ces animauxlà sont toujours à la queue l'un de l'autre. J'escomptai ses visites qui a voient été très fréquentes, et je le renvoyai content. Mais avant que de me quitter, pour me prouver qu'il avoit bien gagné son argent, il me détailla les inconvénients mortels qu'il avoit prévenus dans ma maladie. Ce qu'il fît en fort beaux termes et d'an air agréable; mais je n'y compris rien du tout. Lorsque je me fus défait de lui, je me crus débarrassé de tous les ministres des Parques. Je me trompois; il entra un chirurgien que je n'avois vu de ma vie. Il me salua fort civilement, et me témoigna de la joie de me voir échappé du danger que j'avois couru; ce qu'il altribuoit, disoit-il, à deux saignées abondantes qu'il m'avoit faites, et aux ventouses qu'il avoit eu l'honneur de m'appliquer. Autre plume qu'on me tira de l'aile. Il me fallut aussi cracher au bassin du chirurgien. Après tant d'évacuations, ma bourse se trouva si débile, qu'on pouvoit dire que c'étoit un corps confisqué, tant il y restoit peu d'humide radical.
Je commençai à perdre courage en me voyant retombé dans une situation misérable. Je m'étois, chez mes derniers maîtres, trop affectionné aux commodités de la vie; je ne pouvois plus, comme autrefois, envisager l'indigence en philosophe cynique. J'avouerai pourtant que j'avois tort de me laisser aller à la tristesse, après avoir tant de fois éprouvé que la fortune ne m'avoit pas plus tôt renversé, cpi'elle me relevoit; je n'aurois dû regarder l'état fâcheux où j'étois que comme une occasion prochaine de prospérité.
Fm DU LIVRE SEPTIÈME.