‹ Œuvres de Le SageChapitre 71 sur 321 · LIVRE VIII, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAP. I

attendant, ne manquez pas de venir manger ici tous les jours. Vous y aurez un meilleur ordinaire qu'à votre auberge. L'offre flattoit trop un convalescent mal en espèces et accoutumé aux bons morceaux, pour être rejetée. Je l'acceptai, et je me refis si bien dans cette maison , qu'au bout de quinze jours j'avois déjà une face de bernardin. Il me parut que le neveu de Melchior faisoit là ses orges à merveille. Mais comment ne les auroit-il pas faites? il avoit trois cordes à son arc, il étoit à la fois sommelier, chef d'office et maître d'hôtel. De plus, notre amitié à part, je crois que l'intendant du logis et lui s'accordoient fort bien ensemble.

J'étois parfaitement rétabli, lorsque mon ami Joseph , me voyant un jour arriver à Thotel de Zuniga pour y dîner, selon ma coutume, vint au-devant de moi et me dit d'un air gai : Seigneur Gil Blas , j'ai une assez bonne condition à vous proposer. Vous saurez que le duc de Lerme, premier ministre de la couronne d'Espagne, pour se donner entièrement à l'administration des affaires de l'état, se repose sur deux personnes de l'embarras des siennes. Il a chargé du soin de recueillir ses revenus don Diègue de Monteser, et il fait faire la dépense de sa maison par don Rodrigue de Calderone Ces deux hommes de confiance exercent leur emploi avec une autorité absolue et sans dépendre l'un de l'autre. Don Diègue a d'ordinaire sous lui deux intendants qui font la recette; et, comme j'ai appris ce matin qu'il en avoit chassé un, j'ai été demander sa place pour vous. Le seigneur de Monteser, qui me connoît, et dont je puis me vanter d'être aimé , me l'a sans peine accordée , Gil Blas. II. g

i3o GIL BLAS.

sur les bons témoignages que je lui ai rendus de VOà

mœurs et de votre capacité. Nous irons chez lui cette

après-dînée.

Nous n'y manquâmes pas. Je fus reçu très gracieusement, et installé dans l'emploi de l'intendant qui avoit été congédié. Cet emploi consistoit à visiter nos fermes, à y faire faire les réparations, à toucher, l'argent des fermiers; en un mot, je me mêlois des biens de la campagne, et tou$ les mois je rendois mes comptes à don Diègue, qui, malgré tout le bien que mon chef d'office lui avoit dit de moi, les épluchoit avec beaucoup d'attention. C'étoit ce que je demandois. Quoique ma droiture eût été si mal payée chez mon dernier maître , j'avois résolu de la conserver toujours.

Un jour nous apprîmes que le feu avoit pris au château de Lerme, et que plus de la moitié étoit réduite en cendres. Je me transportai aussitôt sur les lieux pour examiner le dommage. Là, m'étant informé avec exactitude des circonstances de l'incendie , j'en composai une ample relation que Monteser fit voir au duc de Lerme. Ce ministre, malgré le chagrin qu'il avoit d'apprendre une si mauvaise nouvelle, fut frappé de la relation , et ne put s'empêcher de demander qui en étoit auteur. Don Diègue ne se contenta pas de le lui dire ; il lui parla de moi si avantageusement, que son excellence s'en ressouvint six mois après, à l'occasion d'une histoire que je vais raconter, et sans, laquelle peut-être je n'aurois jamais été employé à la cour. La voici.

Il demeuroit alors dans la rue des Infantes une vieille

Page 1