LIVRE VIII, CHAP. I. i3i
dame appelée Inésile de Cantarilla '. On ne savoit pas certainement de quelle naissance elle étoit. Les uns* la disoient fîile d'un faiseur de luths , et les autres d'un commandeur de l'ordre de Saint-Jacques. Quoi qu'il en soit j c'étoit une personne prodigieuse. La nature lui avoit donné le privilège singulier de charmer les hommes pendant le cours de sa vie , qui duroit encore après quinze lustres accomplis. Elle avoit été l'idole dès seigneurs de la vieille cour, et elle se voyoit adorée de ceux de la nouvelle. Le temps , qui n'épargne pas la beauté, s'exerçoit en vain sur la sienne; il la flétHssoit sans lui oter le pouvoir de plaire. Un air de noblesse , un esprit enchanteur et des grâces naturelles lui faisoient faire des passions jusque dans sa vieillesse.
Un cavalier de vingt-cinq ans, don Valerio de Luna, an des secrétaires du duc de Lerme , voyoit Inésile ; il en devint amoureux. Il se déclara, fit le passionné, et poursuivit sa proie avec toute la fureur que l'amour et la jeunesse sont capables d'inspirer. La dame, qui avoit ses raisons pour ne vouloir pas se rendre à ses
' Cantarilla veut dire une petite cruche ; mais Le Sage n*a-t-il pas eu plutôt en vue ce fameux poison d'Italie qu'on appeloit Cantarella? ( Volt AISE 9 Estai sur les Mofurs , seizième siècle ). Quoi qu'il en soit , cette Inésile prétendue est notre Ninon de Lenclos , dont on raconte absolument ce que Gil Blas va dire des charmes qu'Inésile gardoit dans sa yieillesse, et de la passion de son malheureux fils : cette anecdote est si connue» qu'on ne sauroit disconyenir que Le Sage n'a pu la prendre dans aucun auteur espagnol. Il en seroît de même de tous les autres incidents et de tous les autres portraits contenus dans Gil Blas , si nous avions la clef que l'auteur seul en possédoit. Il auroit pu la confier à M. de Tressan , qui se contenta d'en causer plusieurs fois avec lui , et qui n'eut pas à temps ridée de mettre par écrit le résultat de ces curieux entretiens. L'Abbé de Voisenon a fait le même oubli.
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Aéiit^ , ne sa voit que faire pour les modérer. Elle crut pourtant un jour en avoir trouvé le moyen : elle fit passer le jeune homme dans son cabinet, et là, lui montrant une pendule qui étoit sur une table : Voyez , lui dit-elle, l'heure qu'il est! Il y a aujourd'hui soixantequinze ans que je vins au monde à pareille heure. En bonne foi, me siéroit-il d'avoir des galanteries à mon âge? Rentrez en vous-même, mon enfant; étouffez des sentiments qui ne conviennent ni à vous ni à moi. A ce discours sensé, le cavalier, qui ne reconnoissoit plus l'autorité de la raison, répondit à la dame avec toute l'impétuosité d'un homme possédé des mouvemens qui l'agitoient : Cruelle Inésile , pourquoi avez-vous recours à ces frivoles adresses? Pensez-vous qu'elles puissent vous changer à mes yeux? Ne vous flattez pas d'une si fausse espérance. Que vous soyez telle que je vous vois, ou qu'un charme trompe ma vue, je ne cesserai point de vous aimer. Hé bien, reprit-elle, puisque vous êtes assez opiniâtre pour pei'sister dans la résolution de me fatiguer de vos soins, ma maison désormais ne sera plus ouverte pour vous. Je vous l'interdis, et vous défends de paroître jamais devant moi.
Vous croyez peut-être, après cela, que don Valerio, déconcerté de ce qu'il vénoit d'entendre, fit une honnête retraite. Au contraire, il n'en devint que plus importun. L'amour fait dans les amants le même effet que le vin dans les ivrognes. Le cavalier pria, gémit; et, passant tout à coup des prières aux emportements, il voulut avoir par la force ce qu'il ne pouvoit obtenir autrement. Mais la dame, le repoussant avec courage, lui dit d'un air irrité ; Arrêtez, téméraire; je vais