LIVRE VIII, CHAP. lî. i
mortel si orgueilleux. Oh! qu'oui, lui dis-je; laissezmoi faire. Il y aura bien du malheur si je ne me fais pas aimer de lui. Quand on connott le défaut d'un homme à qui l'on veut plaire, il faut être bien mala-. droit pour n'y pas réussir. Cela étant, reprit Monteser, je vais vous présenter tout à l'heure au duc de Lerme.
Nous allâmes dans le moment chez ce ministre, que nous trouvâpies dans une grande salle , occupé à donner audience. Il yavoit là plus de monde que chez le roi. Je vis des commandeurs et des chevaliers de Saint- Jacques ' et de Calatrava *, qui soUicitoient des gouvernements et des vice-royautés; des évêques qui, ne se portant pas bien dans leurs diocèses, vouloient, seulement pour changer d'air, devenir archevêques; et de bons pères de Saint-Dominique et de Saint-François, qui demandoient humblement des évêchés. Je remarquai aussi des officiers réformés qui faisoient le même rôle qu'y avoit fait ci-devant le capitaine Chinchilla , c'est-à-dire, qui se morfondoient dans l'attente d'une pension. Si le duc ne satisfaisoit pas leurs désirs , il recevoit du moins leurs placets d'un air affable; et je
■* Saint-Iago , ou Saint-Jacqaes , est l'ordre de chevalerie le plus ÎQiportant de TËspagne. Il fut institué dans le douzième siècle, et devint si puissant , qu'il put , coïnme les Templiers , inquiéter souvent la puissance royale; mais la grande maîtrise fut réunie à la couronne sous Ferdinand et Isabelle, en i493. Ce fut un trait de politique. La devise des chevaliers est : Sangids A.
* Autre ordre militaire, dépendant primitivement de Tordre de Citeaux. Le^ chevaliers portèrent d'ahord un scapulaire blanc avec un petit capuchon qui leur tomboit sur les épaules, fin 1897 ils ^ prirent pour habit un large manteau blanc , orné d'une croix rouge, que terminent des fleurs de \h.
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m'aperçus qu'il répondoit fort poliment aux personnes
qui lui parloient.
Nous eûmes la patience d'attendre qu'il eût expédié tous ces suppliants. Alors don Diègue lui dit : Monseigneur, voici Gil filas de Santillane, ce jeune homme dont votre excellence a fait choix pour remplir la place de don Valerio. A ces mots le duc jeta les yeux sur moi , en disant obligeamment que je l'a vois déjà méritée par les services que je lui avois rendus. Il me fit ensuite entrer dans son cabinet pour m'entretenir en particulier, ou plutôt pour juger de faon esprit par ma conversation. D'abord il voulut savoir qui j'étois, et la vie que j'avoismenée jusque-là. Il exigea même de moi là-dessus une narration sincère. Quel détail c'étoitme demander! De mentir devant un premier ministre d'Espagne, il n'y avoit pas d'apparence. D'une autre part, j'avois tant de choses à dire aux dépens de ma vanité, que je ne pouvois me résoudre à une confession générale. Comment sortir de cet embarras? Je pris le parti de farder la vérité dans les endroits où elle auroit fait peur toute nue. Mais il ne laissa pas de la démêler, malgré tout mon art. Monsieur de Santillane, me dit-il en souriant à la fin de mon récit, à ce que je vois, vous avez été tant soit peupicaro *. Monseigneur, lui répondis-je en rougissant ,* votre excellence m'a ordonné d'avoir de la sincérité; je lui ai obéi. Je t'en sais bon gré, répliquat-il. Va, mon enfant, tu en es quitte à bon marché : je m'étonne que le mauvais exemple ne t'ait pas entièrement perdu. Combien y a-t-il d'honnêtes gens qui devien-
" Pîcaro, fripon, poquiu, vaurien. PicareUo, petit fripon. Pica^ ron, picaronazo (augmentatif), très dangereux.