‹ Œuvres de Le SageChapitre 76 sur 321 · LIVRE VIII, CHAP. II. i · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAP. II. i

droient de grands fripons , si la fortune les mettoit aux mêmes épreuves!

Ami Santillane , continua le ministre, ne te souviens plus du passé; songe que tu es présentement au roi, et que tu seras désormais occupé pour lui. Tu n'as qu'à me suivre; je vais t'apprendre en quoi consisteront tes occupations. Â ces mots le duc me mena dans un petit cabinet qui joignoit le sien , et où il y avoit sur des tablettes une viifgtaine de registres in-folio fort épais. C'est ici, me dit41, que tu travailleras. Tous ces registres que tu vois composent im dictionnaire de toutes les familles nobles qui sont dans les royaumes et principautés de la monarchie d'Espagne. .Chaque livre contient par ordre alphabétique l'histoire abrégée de tous les gentilshommes d'un royaume, dans laquelle sont détaillés les services qu'eux et leurs ancêtres ont rendus à l'état, aussi-bien que les affaires d'honneur qui peuvent letrr être arrivées. On y fait encore mention de leurs biens, de leurs mœurs, en un mot, de toutes leurs bonnes et mauvaises qualités ' ; en sorte que lorsqu'ils viennent demander des grâces à la cour, je vois d'un coup d'œil s'ils lea^ méritent. Pour savoir exactement toutes ces chosçs, j'ai partout des pensionnaires qui ont

' Cette vingtaine de registres in-folio et fort éptais^ qui contienoent rhifitoire des familles nobles d'Espagne , reviennent aux nombreux volumes manuscrits du même format que tous les intendants des provinces de France avoient composés par ordre du duc de Bourgogne, en 1699. Les informations qu'on leur avoit prescrit d'envoyer à ce prince rouloient particulièrement sur l'histoire des gentilshommes de chaque généralité. Le comte de Bonlainvilliers en a donné l'extrait dans VÉtat de la France , où l'on voit que plu- Sieurs de ces mémoires historiques avoient été mal rédigés, et ressembloient beaucoup à ceux dont parle ici le duc de Lerme.

»4o GIL BLAS.

soin de s'en informer, et de m'en instruire par des mémoires qu'ils m'envoient; mais, comme ces mémoires sont diffus et remplis de façons de parler provinciales , il faut les rédiger««t en polir la diction , parce que le roi se fait lire quelquefois ces registres. C'est à ce travail, qui demande un style net et concis, que je veux t'employer dès ce moment même.

En parlant ainsi, il tira d'un grand portefeuille plein de papiers un mémoire qu'il me mit 'entre les mains ; puis il sortit de mon calbinet , pour m'y laisser faire mon coup d'essai en liberté. Je lus le mémoire , qui me parut non -seulement farci de termes barbares, mais même trop passionné. G'étoit pourtant un moine de la ville de Solsonne qui l'a voit composé. Sa révérence , en affectant le style d'un homme de bien, y déchiroit impitoyablement une bonne famille catalane, et Dieu sait s'il disoit la vérité ! Je crus lire un libelle diffamatoire , et je me fis d'abord un scrupule de travailler sur cela; je craignois de me rendre complice d'une calomnie : néanmoins «, tout neuf que j'étois à la cour, je passai outre , aux périls et fortune de l'âme du bon religieux; et, mettant sur son compte4oute l'iniquité, s'il y en avoit, je commençai à déshonorer ep belles phrases castillanes deux^ou trois générations d'honnêtes gens peut-être.

J'avois déjà fait quatre ou cinq pages , quand le duc , impatient de savoir comment je m'y prenois , revint et me dit : Santillane, montre-moi ce que tu as fait; je suis curieux de le voir. En même temps, jetant la vue sur mon ouvrage , il en lut le commencement avec beau-, coup d'attention. Il en parut si content, que j'en fus

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