LIVRE VIII, CHAP. III
dînée à continuer ce que j'avois commencé le matin. Il y avoit dans un cabinet voisin du mien, deux autres secrétaires; mais ceux-ci ne faisoient que înettre au net ce que le duc leur portoit lui-même ^ copier. Je fis connoissance avec eux dès ce soir- là même en nous retirant; et pour mieux gagner leur amitié, je les, entraînai chez mon traiteur, où j'ordonnai les meilleures viandes pour la saison, avec les vins les plus délicats et les plus estimés en Espagne.
Nous nous mîmes à table, et nous commençâmes à nous entretenir avec plus de gaieté que d'esprit; car, pour rendre justice à mes convives, je m'aperçus bientôt qu'ils ne dévoient pas à leur génie les places qu'ils remplissoient dans leur bureau. Ils se connoissoient , à la vérité, en belles lettres rondes et bâtardes; mais ils n'avoient pas là moindre teinture de cejles qu'on enseigne dans les universités.
, En récompense ils entendoient à merveille leurs petits intérêts , et ils me firent connoître qu'ils n'étoient pas si enivrés de l'honneur d'être chez le premier ministre, qu'ils ne se plaignissent de leur condition. Il y a , disoit l'un, déjà cinq mois que nous exerçons notre emploi à nos dépens. Nous ne touchons pas nos appointements, et, qui pis est, nos appointements ne sont pas réglés. Nous ne savons sur quel pied nous sommes. Pour moi, disoit l'autre, je voudrois aVoir reçu vingt coups d'étrivières pour appointements , et qu'on me laissât la liberté de prendre un parti ailleurs ; car je n'oserois me retirer de moi-même ni demander mon congé , après Ires choses secrètes que j'ai écrites. Je pourrois bien aller voir la tour de Ségovie ou le château d'Alicante.
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Comment faites- vous donc pqur vivre? leur dis-je. Vous avez du bien apparemment? Us me répondirent qu'ils en avoient fort peu, mais qu'heureusement pour eux ils étoient loges chez une honnête veuve qui leur faisoit crédit, et les nourrissoit pour cent pistoles chacun par année. Tous ces discours, dent je ne perdis pas un mot, abaissèrent dans le moment mes orgueilleuses fumées. Je me représentai qu'on n'auroit pas sans doute plus d'attention pour moi que pour les autres ; que par conséquent je ne devois pas être si charmé de mon poste; qu'il étoit moins solide que je ne Pavois cru, et qu'enfin je ne pouvois assez ménager ma bourse. Ces réflexions me guérirent de la rage dé dépenser. Je commençai à me repentir d'avoir amené là ces secrétaires, à souhaiter la fin du repas; et, lorsqu'il fallut compter, j'eus avec le traiteur une dispute pour l'écot.
Nous nous séparâmes à minuit, mes confrères et moi , parce que je ne les pressai pas de boire davantage. Us s'en allèrent chez leur veuve , et je me retirai à mon superbe appartement , que j'enrageois pour lors d'avoir loué, et que je me promettois bien de quitter à la fin du mois. J'eus beau me coucher dans im bon lit, mon inquiétude en écarta le sommeil. Je passai le reste de la nuit à rêver aux moyens de ne pas travailler pour le roi généreusement. Je m'en tins là-dessus aux conseils de Monteser. Je me levai dans la résolution d'aller faire la révérence à don Rodrigue de Calderone. J'étois dans une disposition très propre à paroître devant un homme si fier : car je sentois que j 'a vois besoin de lui. Je me rendis donc chez ce secrétaire.
Son logeihent communiquoit à celui du duc de Lerme,.