‹ Œuvres de Le SageChapitre 96 sur 321 · LIVRE VIII, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAP. VIII

que voos ne pensez. S'il vous a dit quelque chose au désavantage de ma vertu, ne le croyez pas. Taisez- vous, infâme que vous êtes! répliqua don Anastasio. En voulant me prévenir contre Hordalès, vous justifiez mes soupçons au lieu de les dissiper. Vous tâchez de me rendre ce parent suspect, parce qu'il est instruit de votre mauvaise conduite. Vous voudriez bien affoiblir son témoignage; mais cet, artifice est inutile, et redouble Tenvie que j'ai de vous punir. Mon cher époux y reprit l'innocente Estéphanie en pleurant amèrement, craignez votre aveugfe colère. Si vous en suivez les mouvements, vous commettrez une action dont vous ne pourrez vous consoler quand vous en aurez reconnu l'injustice. Au nom de Dieu, calmez vos transports! Donnez-vous du moins le temps d'éclaircir vos soupçons,; vous rendrez plus de justice à une fen^me qui n'a rien à se reprocher.

Tout autre que don Anastasio aqroit été touché de ces paroles, et encore plus de l'afflictibn de la personne qui venoit de les prononcer; mais le cruel, loin d'en paroître attendri, dit à la dame, une seconde fois, de se recoipmander promptement à Dieu, et leva même le bras pour la frapper. Arrête, barbare! lui cria-t-elle^ Si l'amour que tu as eu pour moi est entièrement éteint, si les marques de tendresse que je t'ai prodiguées son}: effacées de ton souvenir, si mes larmes «ne sauroient te détourner de ton exécrable dessein, respecte ton propre sang! N'arme pas ta main furieuse contre un innocent qui n'a point encore vu la lumière. Tu ne peux devenir son bourreau sans offenser le ciel et la terre. Pour moi, je te pardonne ma mort; mais, n'en doute

pas, la sienne demandera justice d'un si horrible forfait!

Quelque déterminé que fût don Anastasio à ne faire aucune attention à ce que poùrroit lui dire Estéphanie, il ne laissa pas d'être ému des images affreuses que ces , derniers mots présentèrent à son esprit. Aussi, comme s'il eut craint que son émotion ne trahît son ressentiment, il se hâta de profiter de la fureur qui lui restoit, let plongea son poignard dans le côté droit de sa femme. Elle tomba dans le moment. Il la crut morte; il sortit aussitôt de sa maison, et disparut d'Antequerre.

Cependant cette épouse infortunée fut si étourdie du coup qu'elle avoit reçu, qu'elle demeura quelques instants à terré comme une personne sans vie. Ensuite, reprenant ses esprits, elle fit des plaintes et des lamentations qui attirèrent auprès d'elle une vieille femme qui la servoit. Dès que cette bonne vieille vit sa maîtresse dans un si pitoyable état, elle poussa des cris qui dissipèrent le' sommeil des autres domestiques , et même des plus proches voisins. La chambre fut bientôt remplie de monde. On appela des chirurgiens. Us visitèrent la plaie, et n'en eurent pas mauvaise opinion. Ils^ne se If ompèrent point dans leur conjecture; ils guérirent même en assez peu de temps Estéphanie, qui accoucha fort heureusement d'un fils trois mois après cette cruelle aventure ; et c'est ce fils , seigneur Gîl Blas , que vous voyez en moi; je suis le fruit de ce triste enfantement.

' Quoique la médisarice n'épargne guère la vertu des femmes, elle respecta pourtant celle de ma tnère; et cette scène sanglante ne passa dans la ville que pour

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