‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 104 sur 151 · SCENE III LA BARONNE, TURCARET · texte numérisé non relu

SCENE III LA BARONNE, TURCARET

LA BARONNE appeîxevant M. Tiircarct,

a elie-inêine.

Mais je vois monfieur Turcaret : ah ! qu'il paroît agité ! Marine l'aura été trouver.

M. TURCARET effoiiflé.

Ouf! je ne fais par où commencer, perfide !

LA BARONNE has, a elle-même.

Elle lui a parlé.

M. TUKCARET.

J'ai appris de vos nouvelles, déÎ03'ale ! j'ai appris de vos nouvelles : on vient de me rendre compte de vos perfidies, de votre dérangement.

LA BARONNE haut.

Le début elt agréable ; & vous employez de fort jolis termes, monfieur !

M. TUKCARET.

Laiffez-moi parler; je veux vous dire vos vérités, Marine me les a dites. Ce beau chevalier, qui vient ici à toute heure, & qui ne m'étoit pas fufped fans raifon, n'eft pas votre coufin, comme vous me l'avez fait accroire : vous avez des vues pour l'époufer, & pour me planter là, moi, quand j'aurai fait votre fortune.

LA BARONNE

Moi, monfieur, j'aimerois le chevalier.

Marine me l'a affuré, & qu'il ne faifoit figure dans le monde qu'aux dépens de votre bourfe & de la mienne, & que vous lui facrifiez tous les préfens que je vous fais.

LA BARONNE

Marine efl une jolie perfonne ! Ne vous a-t-el!e dit que cela, monfieur ?

Ne me répondez point, félonne! j'ai de quoi vous confondre; ne me répondez point. Parlez; qu'eft devenu, par exemple, ce gros brillant que je vous donnai l'autre jour? montrez-le tout-àl'heure, montrez-le moi.

LA BARONNE

Puifque vous le prenez fur ce ton-là, monfieur, je ne veux pas le montrer.

Hé ! fur quel ton morbleu ! prétendez- vous donc que je le prenne ? Oh ! vous n'en ferez pas quitte pour des reproches ! Ne croyez pas que je fois affez fot pour rompre avec vous fans éclat. Je fuis honnête homme, j'aime de bonne foi, je n'ai que des vues légitimes ; je ne crains pas le fcandale, moi : ah ! vous n'avez point affaire à un abbé.

LA BARONNE

Non ; j'ai affaire à un extravagant, à un poffédé. Oh bien ! faites, monfieur, faites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'y oppoferai point, je vous aflure.

Allons, ce billet au porteur, que je vous ai tantôt envoyé, qu'on me le rende.

Que je VOUS le rende ! & fi je l'ai auffi donné au chevalier ?

Ah ! û je le croyois !

LA BARONNE

Que vous êtes fou ! en vérité^ vous me faites pitié.

Comment donc ! au lieu de fe jeter à mes genoux, & de me demander grâce, encore dit-elle que j'ai tort, encore dit-elle que j'ai tort !

LA BARONNE

Sans doute.

Ah ! vraiment, je voudrois bien, par plaifir, que vous entrepriffiez de me perfuader cela !

LA BARONNE

Je le ferois, fi vous étiez en état d'entendre raifon.

Et que ni£ pourriez-vous dire, traîtrefie ?

LA BARONNE

Te ne vous dirai rien. Ah! quelle fureur!

M. TURCARET effoiifflê .

Hé bien ! parlez, madame, parlez, je fuis de fang-froid.

LA BARONNE

Écoutez-moi donc. Toutes les extravag-ances que vous venez de faire font fondées fur un faux rapport que Marine...

Un faux rapport ! ventrebleu ! ce n'efl point...

LA BARONNE

Ne jurez pas, monfieur, ne m'interrompez pas ; fongez que vous êtes de fang-froid.

Je me tais : il faut que je me contraigne.

LA BARONNE

Savez- vous bien pourquoi je viens de chafTer Marine ?

Oui, pour avoir pris trop chaudement mes intérêts.

LA BARONNE. '

Tout au contraire; c'efl à caufe qu'elle me reprochoit fans ceffe l'inclination que j'avois pour vous. « Efb-il rien de fi ridicule, me difoit- « elle à tous momens, que de voir la veuve

« d'un colonel fonger à un monfieur Turcaret, « un homme fans naiffance, fans efprit, de la « mine la plus baffe...

Paffons, s'il vous plaît, fur les qualités ; cette Marine-là eft une impudente.

LA BARONNE

« Pendant que vous pouvez choifir un époux « entre vingt perfonnes de la première qualité ; <c lorfque vous refufez votre aveu même aux <; preffantes inftances de toute la famille d'un « marquis dont vous êtes adorée, & que vous « avez la faibleffe de facrifier à ce monfieur « Turcaret. »

Cela n'efl pas poffible.

LA BARONNE

Je ne prétends pas m'en faire un mérite, monfieur. Ce marquis eft un jeune feigneur, fort agréable de fa perfonne, mais dont les mœurs & la conduite ne me conviennent point. Il vient ici quelquefois avec mon coufm le chevalier, fon ami. J'ai découvert qu'il avoit gagné Marine, & c'eft pour cela que je l'ai congédiée. Elle a été vous débiter mille impoftures pour fe venger, & vous êt.es affez crédule pour y ajouter foi ! Ne deviez-vous pas, dans le moment, faire réflexion que c'étoit une fer-

vante pafïîonnée qui vous parloit ; & que, û j'avois eu quelque chofe à me reprocher, je n'aurois pas été affez imprudente pour chaffer une fille dont j'avois à craindre l'indifcrétion. Cette penfée, dites-moi, ne fe préfente-t-elle pas naturellement à l'efprit?

J'en demeure d'accord : mais...

Mais, vous avez tort. Elle vous a donc dit, entr'autres chofes, que je n'avois plus ce gros brillant, qu'en badinant vous me mîtes l'autre jour au doigt, & que vous me forçâtes d'ac- 'cepter ?

Oh ! oui ; elle m'a juré que vous l'avez donné aujourd'hui au chevalier, qui eft, dit-elle, votre parent comme Jean-de-Vert.

LA BARONNE

Et, fi je vous montrois tout-à-l'heure ce même diamant, que diriez-vous .''

Oh! je dirois, en ce cas là, que... Mais cela ne fe peut pas.

LA BARONNE

Le voilà, monfieur ; le reconnoiflez-vous?

Voyez le fond que l'on doit faire fur le rapport de certains valets.

Ah! que cette Marine -là eft une grande fcélérate ! Je reconnois la friponnerie & mon injuflice ; pardonnez-moi, madame, d'avoir foupçonné votre bonne foi.

LA BARONNE

Non, vos fureurs ne font point excufables : allez, vous Êtes indigne de pardon.

Je l'avoue.

LA BARONNE

Falloit-il vous laifler fi facilement prévenir contre une femme qui vous aime avec trop de tendrefle ?

Hélas ! non. Que je fuis malheureux !

LA BARONNE

Convenez que vous êtes un homme bien faible.

Oui, madame.

LA BARONNE

Une franche dupe.

282 TUKCAKET

J'en conviens. Ah, Marine ! coquine de Marine ! Vous ne fauriez vous imaginer tous les menfonges que cette pendarde-là m'efl venue conter : elle m'a dit que vous & monfieur le chevalier vous me regardiez comme votre vache à lait; & que fi, aujourd'hui pour demain, je vous avois tout donné, vous me feriez fermer votre porte au nez.

LA BARONNE

La malheureufe !

Elle me l'a dit, c'eft un fait confiant ; je n'invente rien, moi.

Et VOUS avez eu la faibleffe de la croire un feul moment !

Oui, madame, j'ai donné là-dedans comme un franc fot ; où diable avois-je l'efprit ?

LA BARONNE

Vous repentez-vous de votre crédulité ?

Si je m'en repens ! {Se mettant a genoux.') Je vous demande mille pardons de ma colère.

LA BARONNE

On VOUS la pardonne : levez-vous, monfieur. ^"ous auriez moins de jaloufie, fi vous aviez moins d'amour ; & l'excès de l'un fait oublier la violence de l'autre.

M. TUV^CARET fe levant.

Quelle bonté ! Il faut avouer que je fuis un gi-and brutal !

LA BARONNE

Mais férieufement , monfieur, croyez -vous qu'un cœur puiffe balancer un infiant entre vous & le chevalier ?

Non, madame, je ne le crois pas ; mais je le crains.

Que faut-il faire pour diffiper vos craintes 1

Éloigner d'ici cet homme-là : confentez-y; madame ; j'en fais les mo3'ens.

LA BARONNE

Et, quels font-ils ?

Je lui donnerai une direclion en province.

LA BARONNE

Une direélion !

C'eft ma manière d'écarter les incommodes. Ah ! combien de coufms, d'oncles, & de maris j'ai faits direéleurs en ma vie ! J'en ai envoyé jufqu'en Canada.

LA BARONNE

Mais vous ne fongez pas que mon coufm le chevalier elt homme de condition, & que ces fortes d'emplois ne lui conviennent pas. Allez, fans vous mettre en peine de l'éloigner de Paris, je vous jure que c'ell l'homme du monde qui doit vous caufer le moins d'inquiétude.

Ouf! j'étoufîe d'amour & de joie; vous me dites cela d'une manière fi naïve, que vous me le perfuadez,

LA BARONNE

Oublions le paffé, il faut que je vous faffe une prière.

Une prière ? Oh ! donnez vos ordres,

LA BARONNE

Faites avoir une commiffion,pour l'amour de moi, à ce pauvre Flamand, votre laquais ; c'eft im garçon pour qui j'ai pris de l'amitié.

Je l'aurois déjà pouffé, fi je lui avois trouvé

quelque difpofition ; mais il a l'efprit trop bonace ; cela ne vaut rien pour les affaires.

LA BARONNE

Donnez-lui un emploi qui ne foit pas difficile à exercer.

11 en aura un dès aujourd'hui ; cela vaut fait.

LA BARONNE

Ce n efl pas tout ; je veux mettre auprès de vous Frontin, le laquais de mon couûn le chevalier ; c'efl auffi un très-bon enfant.

Je le prends, madame, & vous promets de le faire commis au premier jour.

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