SCÈNE IV
LA BARONNE, M. TURCARET, FRONTIN
FRONTLN.
Madame, vous allez bientôt avoir la fille dont je vous ai parlé.
LA BARONNE a M. Turcaret. Monfieur, voilà le garçon que je veux vous donner.
M. TURCARET h la barojiue.
Il paroît un peu innocent.
LA BARONNE
Que vous vous connoiffez bien en phyfionomies !
J'ai le coup-d'œil infaillible. {A Frontin.^ Approche, mon ami : dis-moi un peu, as-tu déjà quelques principes ?
FRONTIN a M. Turcaret.
Qu'appellez-vous des principes ?
Des principes de commis ; c'efl-à-dire, fi tu fais comment on peut empêcher les fraudes, ou les favorifer.
FRONTIN
Pas encore, monfieur : mais je fens que j'apprendrai cela fort facilement.
Tu fais du moins l'arithmétique ; tu fais faire des comptes à parties fimples ?
Oh! oui, monfieur; je fais même faire des parties doubles : j'écris auffi de deux écritures, tantôt de l'une, & tantôt de l'autre.
De la ronde, n'eft-ce pas?
FRONTIN
De la ronde^ de l'oblique.
Comment de l'oblique?
FRONTIN
Hé! oui, d'une écriture que vous connoiffez ; là, d'une certaine écriture qui n'eft pas légitime.
M. TURCARET à la baronne.
Il veut dire de la bâtarde.
FRONTIN
Juftement ; c'eft ce mot-là que je cherchois,
Quelle ingénuité ! ce garçon-là, madame, efl bien niais.
LA BARONNE
Il fe déniaifera dans vos bureaux.
Ho! qu'oui, madame, ho! qu'oui; d'ailleurs, un bel efprit n'eft pas néceffaire pour faire fon chemin. Hors moi & deux ou trois autres, il n'y a parmi nous que des génies affez communs : il fufht d'un certain ufage, d'une routine que l'on ne manque guère d'attraper. Nous voyons
tant de gens ! Nous nous étudions à prendre ce que le monde a de meilleur; voilà toute notre fcience.
Ce n'efl pas la plus inutile de toutes.
M. TURCARET a Frontin.
Oh ! çà, mon ami ; tu es à moi , & tes gages courent dès ce moment.
FRONTIN
Je vous regarde donc, monfieur, comme mon nouveau maître : mais en qualité d'ancien laquais de monfieur le chevalier, il faut que je m'acquitte d'une commiffion dont il m'a chargé ; il vous donne, & à madame fa coufme, à fouper ici ce foir.
Très-volontiers.
FRONTIN
Je vais ordonner chez Fite toutes fortes de ragoûts avec vingt-quatre bouteilles de vin de Champagne ; &, pour égayer le repas, vous aurez des voix & des inftrumens.
LA BARONNE
De la mufique, Frontin ?
FRONTIN
Oui, madame, à telles enfeignes que j'ai ordre
de commander cent bouteilles de vin de Surêne pour abreuver la fymphonie.
LA BARONNE
Cent bouteilles 1
FRONTIN
Ce n'efl pas trop , madame ; il y aura huit concertans, quatre italiens de Paris, trois chanteufes & deux gros chantres.
M, TURCARET à la baronne.
Il a, ma foi, raifon, ce n'efl pas trop. Ce repas fera fort joli.
FRONTIN à M. Turcaret.
Oh ! diable , quand monfîeur le chevalier donne des foupers comme cela, il n'épargne rien , monfîeur.
J'en fuis perfuadé.
FRONTIN
Il femble qu'il ait à fa difpofition la bourfe d'un parti fan.
LA BARONNE h M. Tuvcaret.
Il veut dire qu'il fait les chofes fort magnifiquement.
M. TURCARET a la baronne.
Qu'il eft ingénu ! {a Frontin.) Hé bien ! nous verrons cela tantôt. {A la baronne.) Et, pour
furcroit de réjouiflance, j'amènerai ici monfieur Gloutonneau le poète ; auffi bien je ne faurois manger, fi je n'ai quelque bel efprit à ma table.
LA BARONNE
Vous me ferez plaifir. Cet auteur apparemment eft fort brillant dans la converfation ?
Il ne dit pas quatre paroles dans un repas ; mais il mange & penfe beaucoup : pelle ! c'efl
un homme bien agréable Oh! çà, je cours
chez Dautel vous acheter une caille de porcelaines de Saxe d'une beauté...
Prenez garde à ce que vous ferez, je vous en prie ne vous jetez point dans une dépenfe
M. TURCARET, Hé fi, madame, fi! vous vous arrêtez à des minuties. Sans adieu, ma reine. {Il fort.')
LA BARONNE
J'attends votre retour impatiemment.