‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 118 sur 151 · M. TURCARET, M. RAFLE · texte numérisé non relu

M. TURCARET, M. RAFLE

De quoi efl-il queftion, monfieur Rafle ? Pourquoi me venir chercher jufqu'ici ? Ne favez-vous pas bien que, quand on vient chez les dames, ce n'eft pas pour y entendre parler d'affaires ?

3l6 TURCARET

M. RAFLE

L'importance de celles que j'ai à vous communiquer, doit me fervir d'excufe.

Qu'ell-ce que c'eft donc que ces chofes d'im« portance ?

M. RAFLE

Peut-on parler ici librement?

Oui, vous le pouvez ; j'y fuis le maître. Parlez.

M. RAFLE regardant dans un bordereau.

Premièrement. Cet enfant de famille à qui nous prêtâmes l'année paflee trois mille livres, & à qui je fis faire un billet de neuf par votre ordre, fe voyant fur le point d'être inquiété pour le paiement, a déclaré la chofe à fon oncle le préfident, qui, de concert avec toute la famille, travaille aéluellement à vous perdre.

Peines perdues que ce travail-là ; laifîbnsles venir. Je ne prends pas facilement l'épouvante.

M. RAFLE après avoir regardé dans fon bordereau.

Ce caiffier que vous avez cautionné, & qui vient de faire banqueroute de deux-cens mille écus...

C'efl par mon ordre qu'il... je fais où il eft.

M. RAFLE

Mais les procédures fe font contre vous ; l'affaire eft férieufe & preflante.

On l'accommodera ; j'ai pris mes mefures, cela fera réglé demain.

M. RAFLE

J'ai peur que ce ne foit trop tard.

Vous êtes trop timide. Avez-vous pafTé chez ce jeune homme de la rue Ouinquempoix, à qui j'ai fait avoir une caiffe ?

M. RAFLE

Oui, monfieur. Il veut bien vous prêter vingt mille francs des premiers deniers qu'il touchera, à condition qu'il fera valoir à fon profit ce qui pourra lui refter à la compagnie, & que vous prendrez fon parti, fi l'on vient à s'appercevoir de la manœuvre.

Cela eft dans les règles, il n'y a rien de plus jufte ; voilà un garçon raifonnable. Vous lui direz, monfieur Rafle, que je le protégerai dans toutes fes affaires. Y a-t-il encore quelque chofe .''

T UKCARET

M. RAFLE après avoir regardé dans le bordereau.

Ce grand homme fec, qui vous donna il y a deux mois deux mille francs pour une direction que vous lui avez fait avoir à Valogne...

Hé bien ?

M. RAFLE

Il lui efh arrivé un malheur.

Quoi?

M, RAFLE

On a furpris fa bonne foi, on lui a volé quinze mille francs. Dans le fond il ell trop bon.

Trop bon, trop bon, hé pourquoi diable, s'ell-il donc mis dans les affaires ? trop bon, trop bon !

M. RAFLE

Il m'a écrit une lettre fort touchante, par laquelle il vous prie d'avoir pitié de lui.

Papier perdu, lettre inutile !

M. RAFLE

Et de faire en forte qu'il ne foit point révoqué.

Je ferai plutôt en forte qu'il le foit ; l'emploi me reviendra, je le donnerai à un autre pour le même prix.

M. RAFLE

C'ell ce que j'ai penfé comme vous.

J'agirois contre mes intérêts ; je mériterois d'être caffé à la tête de la compagnie.

M. RAFLE

Je ne fuis pas plus fenfible que vous aux plaintes des fots... Je lui ai déjà fait réponfe, & lui ai mandé tout net qu'il ne devoit point compter fur vous.

Non, parbleu !

M. RAFLE regardant dans fo7i border eaii. Voulez-vous prendre au denier-quatorze 1 cinq mille francs qu'un honnête ferrurier de ma connoilTance a amaffés par fon travail & par fes épargnes ?

Oui, oui, cela efl bon, je lui ferai ce plaifirlà : allez me le chercher; je ferai nu logis dans un quart-d'heure, qu'il apporte l'efpèce. Allez, allez.

M. RAFLE s'en allant 6* revenant.

J'oubliois la principale affaire : je ne l'ai pas mife fur mon agenda.

Qu'efl-ce que c'eft que cette principale affaire ?

M. RAFLE

Une nouvelle qui vous furprendra fort. Madame Turcaret eft à Paris.

Parlez bas, monfieur Rafle, parlez bas.

M. RAFLE

Je la rencontrai hier dans un fiacre avec une manière de jeune feigneur dont le vifage ne m'efl pas tout-à-fait inconnu, & que je viens de trouver dans cette rue-ci en arrivant.

Vous ne lui parlâtes point?

M. RAFLE

Non : mais elle m'a fait prier ce matin de ne vous en rien dire, & de vous faire fouvenir feulement qu'il lui eft dû quinze mois de la penfion de quatre mille livres que vous lui donnez pour la tenir en province. Elle ne s'en retournera point qu'elle ne foit payée.

Oh ! ventrebleu, monfieur Rafle, qu'elle le foit : défaifons-nous promptement de cette créature-là. Vous lui porterez dès aujourd'hui les cinq cens pifloles du ferrurier ; mais qu'elle parte dès demain.

M. R.\FLE.

Oh ! elle ne demandera pas mieux. Je vais chercher le bourgeois & le mener chez vous.

Vous m'y trouverez.

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