SCÈNE XL DON LUIS, BÉATRIX
BÉATRIX à part.
A la fin le voici.
DON LUIS
Hé bien, Béatrix, aurai-je bientôt le plaifir de revoir ta maîtreffe ?
Non, feigneur don Carlos. Je viens même vous dire, de fa part, que vous ne la verrez plus.
DON LUIS
Qu'entends-je ?
BÉATRIX
Son frère veut qu'elle époufe un de fes amis. Elle ne peut déformais avoir d'entretien avec vous.
DON LUIS
Quelle affreufe nouvelle ! La fortune ne m'a donc flatté d'abord, que pour me faire fentir plus vivement fa rigueur ! Ma chère Béatrix, je te conjure d'avoir pitié de moi.
BÉATRIX
Mais, vraiment, je vous plains fort.
DON LUIS
J'implore ton fecours. Engage Léonor à m'accorder un dernier entretien. Je reconnoîtrai bien ce bon office.
BÉATRIX
Je ne doute pas de votre générofité : je vou-
drois bien vous rendre ce fervice ; mais il pourroit me coûter cher ?
DON LUIS
Te coûter cher !
En pouvez-vous douter ? Je perdrois pour jamais la confiance de ma maîtreffe : elle croiroit que vous m'auriez gagnée par des prières, & que je vous fervirois au préjudice de fon devoir.
DON LUIS
Elle ne croira point cela.
BÉATRIX
D'ailleurs, fuppofons que Léonor fe rende aux inftances que je lui ferai de vous parler, don Alonfe pourra découvrir tout le myftère : ma maîtreffe en fera quitte pour une réprimande, & Béatrix fera mife à la porte.
DON LUIS
Ne te mets point ces chimères-là dans l'efprit.
BÉATRIX
Ne ferai -je pas bien avancée ? Je perdrai, tout d'un coup, le fruit de huit longues années de fervice.
DON LUIS
Oh ! fi ce malheur t'arrivoit, je fuis en état de t'en confoler.
30 LE POINT-DHONNEUR
BÉATRIX
Je fuis bien perfuadée de votre bon cœur.
DON LUIS
Je prendrois foin de ta fortune.
BÉATRIX
Ne m'en dites pas davantage. Vos promefîes m'ébranlent. Adieu, je me retire.
DON LUIS l'arrêtant.
Ah ! ma chère Béatrix , ne m'abandonne point.
BÉATRIX
Je veux être fourde à vos prières.
DON LUIS lui prêf entant fa bague.
Tiens ; en attendant mieux, fais-moi le plaiûr de recevoir ce diamant.
BÉATRIX
Vous m'allez faire chaffer.
DON LUIS
Prends-le, je t'en conjure. Attendris ta maîtreffe en ma faveur.
'^Y.KT^iy. prenant le diamant.
Que vous êtes féduifant, feigneur don Carlos !
DON LUIS
Préviens mon défefpoir.
BÉATRIX
Je n'y puis plus réfifter, votre douleur me perce l'ame. Allons, je veux vous fervir, quelque chofe qu'il en puifle arriver. Vous parlerez encore une fois à Léonor.
DON LUIS
Tu me rends la vie par cette promeffe.
BÉATRIX
IMais je m'apperçois qu'en rêvant aux moyens de vous fatisfaire, j'ai pris votre bague fans y penfer. Comme la rêverie préoccupe !
( Elle fait fembla7it de vouloir la lui rendre.)
DON LUIS
Xon, je t'en prie, Béatrix; garde-la, pour l'amour de moi.
BÉATRIX
Allez-vous-en, de peur de furprife ; & revenez ici à l'entrée de la nuit.
Don Luis fort.