‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 20 sur 151 · SCÈNE XI IL BÉATRIX, LÉONOR · texte numérisé non relu

SCÈNE XI IL BÉATRIX, LÉONOR

BÉATRIX

Il vient enfin de faire retraite.

LÉONOR

Tu l'as donc renvoyé?

BÉATRIX

Oui, madame ; & notre converfation, je vous affure, a été bien vive.

LÉONOR

A-t-il paru fort fenfible à la néceffité de me perdre ?

Cela n'efl pas concevable. Il a pris la fortune à partie ; il s'efl plaint de fon étoile dans des termes... Si vous l'euffiez entendu comme moi, il vous auroit fait pitié.

LÉONOR

Hélas! à quoi lui eût fervi ma pitié?

BÉATRIX

A quoi, madame? Oh! la pitié d'une fille n'eft jamais infrudtueufe. La mienne, par exemple, lui a remis l'efprit.

LÉONOR

Comment donc cela?

BÉATRIX

Il s'eft plaint, comme je vous l'ai dit; il a foupiré, il a gémi. J'ai été fi touchée de fa douleur, que je lui ai donné rendez-vous ici ce foir. Voyez ce que fait la compaffion !

LÉONOR

En vérité, Béatrix, vous êtes une extravagante de lui avoir donné rendez- vous...

BÉATRIX

Il l'a bien fallu. Il vouloit fe tuer, dans le défefpoir où il étoit.

LÉONOR

Quoi ! je vous charge de congédier un homme avec qui je veux rompre tout commerce, & vous ofez le flatter encore de quelque efpérance.

Hé! non, madame, il n'efpère plus rien; & il ne veut plus vous voir, que pour vous dire un éternel adieu.

LÉONOR

Vous ne deviez pas l'entendre. En un mot, il falloit exécuter mes ordres à la rigueur.

BÉATRIX

Je conviens que j'ai tort ; mais que voulezvous? Ce pauvre garçon m'a fendu le cœur.

LÉONOR

Vous êtes bien compatiffante ! Oh ! pour cela, Béatrix, vous avez fait une grande fottife de ne m'en avoir pas débarralTée.

Ho bien ! puifque cela vous fait tant de peine, j'aurai bientôt dégagé ma parole. Don Carlos n'efl pas encore fi loin, qu'on ne puiffe le joindre ; je vais courir après lui, & l'envoyer au diable.

{Elle fait quelques pas, comme pour aller après don Luis.)

LÉONOR rappelant.

Béatrix.

BÉATRIX revenant.

Que me voulez-vous ?

LÉONOR

Tu es trop vive quelquefois. Ne vas pas, dans ton emportement, lui parler d'une manière malhonnête.

BÉATRLX.

Vous ferez contente.

LÉONOR

Dans le fond, je n'ai pas fujet de me plaindre de lui ; & c'eft affez de lui dire fimplement, qu'il ne me convient plus de l'écouter.

BÉATRIX

Cela fuffit.

[Elle fait encore femhlant de vouloh' courir après don Lui s.)

LÉONOR la rappelant.

Attends, Béatrix, attends.

BÉATRIX revejtant.

Encore ?

LÉONOR

Recommande-lui bien de ne pas même paroître aux environs de notre jardin. Fais-lui fentir la conféquence...

BÉATRIX

Oui, Mais, pendant que vous donnez de fi amples inftruélions, le cavalier s'éloigne, & je ne pourrai pas le rattraper.

LÉONOR

Il ny a qu'à le laiiïer. Auffi bien je fonge qu'il elt plus à propos qu'il vienne au rendezvous.

BÉATRIX

Je penfe auffi que cela vaudra beaucoup

mieux. Je ne fuis pas entêtée, moi, de mes opinions.

LÉONOR

Courir après un homme, feroit une démarche qui pourroit être mal expliquée.

BÉATRIX

Vous avez raifon. Il fera moins dangereux que je lui parle tantôt ; & je compte bien réparer ma faute.

LÉONOR

Tant mieux. Entre nous, je me défie de ta fermeté.

BÉATRIX

Franchement, je n'en ai pas plus qu'il ne m'en faut.

LÉONOR

Tu te laifferas encore attendrir.

BÉATRIX

Écoutez, je n'en voudrois pas jurer.

LÉONOR

Je crois que je ferai obligée de lui parler moi-même.

BÉATRIX

Je favois bien qu'il faudroit en venir là. Au relie, que rifquez-vous, en parlant à don Carlos ? Vous ne l'aimez plus.

LÉONOR fotipiraiit.

Ah, Béatrix.

Ah ! je vous entends. Vous êtes laffe de trahir votre confcience, n'eft-il pas vrai ?

LÉONOR

Que tu es cruelle de me plaifanter!

BÉATRIX

Que vous êtes méchante de m'avoir grondée !

Lêonor 6* Béatrix rentrent dans le jardin.

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