‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 31 sur 151 · LE CAPITAINE, CRISPIN · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE, CRISPIN

CRISPIN a part.

Puifque mon maître eft fi prompt à fe charger des vengeances d'autrui , il faut que je remette la mienne entre fes mains.

LE CAPITAINE

Je vais rentrer chez don Alonfe , & lui annoncer une nouvelle fi favorable à fon amour. Toi, Crifpin, vas m'attendre au logis.

CRISPIN

J'y vais... INIais, feigneur capitaine, un petit mot, s'il vous plaît.

LE CAPITAINE

Que me veux-tu ?

CRISPIN

Je veux vous inflruire d'un différend qui offre une belle matière à vos décifions.

Ho, ho ! quel différend peut-il être arrivé qui ne foit pas encore venu à ma connoiffance ?

CRISPIN

Dans ce même endroit où nous voici, j'ai

reçu un foufflet qui m'a fait voir vingt chandelles.

LE CAPITAINE

Qui ? toi, Crifpin ?

CRISPIN

Oui , moi , votre élève dans la fclence des procédés.

LE CAPITAINE

Voilà une aélion bien hardie !

CRISPIN

Je l'ai trouvée fi téméraire , fi infolente , que je n'ai prefque pas fenti le coup.

LE CAPITAINE

Cet affront me regarde.

CRISPIN

Affurément : on ne fauroit faire du mal aux pieds, que la tête ne s'en refîente.

LE CAPITAINE

Donner un foufflet à mon domeftique, c'efl m'offenfer directement.

Diredlement, oui, dire6lement. Ho, ho ! monficur l'olibrius^, vous n'avez qu'à vous bien tenir ; mon affaire eft en bonne main.

LE CAPITAL\E

J'en dois tirer raifon.

CRISPIN

Sans doute, C'eft à caufe de cela que je n'ai pas voulu me venger moi-même.

LE CAPITAIXE.

J'approuve ta retenue.

CRISPIN h part.

Je fuis hors d'intrigue.

LE CAPITAINE

Oui efl l'offenfeur ? Eft-il noble ?

CRISPIN haut.

Hé! non, non. Allez, ne craignez rien. Ce n'efl qu'un valet.

LE CAPITAINE

Oh ! fi l'offenfeur n'eft pas noble, l'honneur ne me permet pas de mettre l'épée à la main contre lui : mais ce qui m'eft défendu, à moi, t'efl permis à toi , comme tu peux le voir dans mon chapitre des foufflets roturiers.

Ho bien ! puifque vous ne pouvez me venger, il n'y a qu'à laiffer cela là. Je m'en vengerai par le mépris. Auffi-bien c'efl la vengeance des belles âmes.

LE CAPITAINE le regardant de travers.

Que dis-tu?

CRISPIN

Un foufflet, au bout du compte, n'efl pas la mort d'un homme.

LE CAPITAINE

Comment , faquin ! Ell-ce le langage d'un homme nourri chez moi ?

CRISPIN

C'efl le langage d'un homme fenfé.

LE CAPITAINE

Ecoute. Je n'ai qu'un mot à te dire. Songe à te montrer digne valet de don Lope ; ou bien prépare-toi à mourir fous le bâton.

CRISPIN

L'alternative eft confolante !

LE CAPITAINE

Opte tout-à-l'heure. Détermine-toi.

CRISPIN

C'en efl fait, je prends mon parti. Vos paroles m'infpirent une fureur martiale. Je vais, comme un lion, chercher mon ennemi.

LE CAPITAINE

Ah ! j'aime à t'entendre parler de la forte.

CRISPm.

Je cours, je vole... Mais, attendez : une réflexion m'arrête tout court.

LE CAPITAINE

Hé! quelle?

CRISPIN

Je fonge que j'ai reçu le fouffîet en rendant fervice à don Alonfe. C'efl le valet de l'amant de fa fœur qui me l'a donné.

LE CAPITAINE

Tu ne m'avois pas dit cette circonftance.

CRISPIN

Non, \Taiment; je n'y ai pas penfé.

LE CAPITAINE

Don Alonfe a part à l'offenfe.

CRISPIN

N'eft-il pas vrai ? Il doit joindre cela aux autres fujets qu'il a de fe plaindre du cavalier, & venger le tout enfemble. Ainfi la chofe ne me regarde plus.

LE CAPITAINE

Elle te regarde toujours, mon ami. Don Alonfe, étant gentilhomme, ne peut pas tirer

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raifon de cette offenfe. Tu dois te venger, tant par rapport à toi, que par rapport à lui, & même auffi par rapport à moi.

CRISPIN

Il y a bien des rapports dans cette affaire-là.

LE CAriTAINE. \'as , mon enfant , vas rétablir ton honneur.

CRISPIN

C'efl-à-dire : Crifpin, vas te faire tuer.

LE CAPITAINE

Ne remets point le pied dans ma maifon, que tu n'aies réparé l'outrage que tu as reçu. Il ne me convient pas d'avoir un domeftique déshonoré.

Le capitaine entre chez don Alonfe.

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