LE CAPITAINE, CRISPIN
CRISPIN a part.
Puifque mon maître eft fi prompt à fe charger des vengeances d'autrui , il faut que je remette la mienne entre fes mains.
LE CAPITAINE
Je vais rentrer chez don Alonfe , & lui annoncer une nouvelle fi favorable à fon amour. Toi, Crifpin, vas m'attendre au logis.
CRISPIN
J'y vais... INIais, feigneur capitaine, un petit mot, s'il vous plaît.
LE CAPITAINE
Que me veux-tu ?
CRISPIN
Je veux vous inflruire d'un différend qui offre une belle matière à vos décifions.
Ho, ho ! quel différend peut-il être arrivé qui ne foit pas encore venu à ma connoiffance ?
CRISPIN
Dans ce même endroit où nous voici, j'ai
reçu un foufflet qui m'a fait voir vingt chandelles.
LE CAPITAINE
Qui ? toi, Crifpin ?
CRISPIN
Oui , moi , votre élève dans la fclence des procédés.
LE CAPITAINE
Voilà une aélion bien hardie !
CRISPIN
Je l'ai trouvée fi téméraire , fi infolente , que je n'ai prefque pas fenti le coup.
LE CAPITAINE
Cet affront me regarde.
CRISPIN
Affurément : on ne fauroit faire du mal aux pieds, que la tête ne s'en refîente.
LE CAPITAINE
Donner un foufflet à mon domeftique, c'efl m'offenfer directement.
Diredlement, oui, dire6lement. Ho, ho ! monficur l'olibrius^, vous n'avez qu'à vous bien tenir ; mon affaire eft en bonne main.
LE CAPITAL\E
J'en dois tirer raifon.
CRISPIN
Sans doute, C'eft à caufe de cela que je n'ai pas voulu me venger moi-même.
LE CAPITAIXE.
J'approuve ta retenue.
CRISPIN h part.
Je fuis hors d'intrigue.
LE CAPITAINE
Oui efl l'offenfeur ? Eft-il noble ?
CRISPIN haut.
Hé! non, non. Allez, ne craignez rien. Ce n'efl qu'un valet.
LE CAPITAINE
Oh ! fi l'offenfeur n'eft pas noble, l'honneur ne me permet pas de mettre l'épée à la main contre lui : mais ce qui m'eft défendu, à moi, t'efl permis à toi , comme tu peux le voir dans mon chapitre des foufflets roturiers.
Ho bien ! puifque vous ne pouvez me venger, il n'y a qu'à laiffer cela là. Je m'en vengerai par le mépris. Auffi-bien c'efl la vengeance des belles âmes.
LE CAPITAINE le regardant de travers.
Que dis-tu?
CRISPIN
Un foufflet, au bout du compte, n'efl pas la mort d'un homme.
LE CAPITAINE
Comment , faquin ! Ell-ce le langage d'un homme nourri chez moi ?
CRISPIN
C'efl le langage d'un homme fenfé.
LE CAPITAINE
Ecoute. Je n'ai qu'un mot à te dire. Songe à te montrer digne valet de don Lope ; ou bien prépare-toi à mourir fous le bâton.
CRISPIN
L'alternative eft confolante !
LE CAPITAINE
Opte tout-à-l'heure. Détermine-toi.
CRISPIN
C'en efl fait, je prends mon parti. Vos paroles m'infpirent une fureur martiale. Je vais, comme un lion, chercher mon ennemi.
LE CAPITAINE
Ah ! j'aime à t'entendre parler de la forte.
CRISPm.
Je cours, je vole... Mais, attendez : une réflexion m'arrête tout court.
LE CAPITAINE
Hé! quelle?
CRISPIN
Je fonge que j'ai reçu le fouffîet en rendant fervice à don Alonfe. C'efl le valet de l'amant de fa fœur qui me l'a donné.
LE CAPITAINE
Tu ne m'avois pas dit cette circonftance.
CRISPIN
Non, \Taiment; je n'y ai pas penfé.
LE CAPITAINE
Don Alonfe a part à l'offenfe.
CRISPIN
N'eft-il pas vrai ? Il doit joindre cela aux autres fujets qu'il a de fe plaindre du cavalier, & venger le tout enfemble. Ainfi la chofe ne me regarde plus.
LE CAPITAINE
Elle te regarde toujours, mon ami. Don Alonfe, étant gentilhomme, ne peut pas tirer
66 LE rOINT-D'HONNEUR
raifon de cette offenfe. Tu dois te venger, tant par rapport à toi, que par rapport à lui, & même auffi par rapport à moi.
CRISPIN
Il y a bien des rapports dans cette affaire-là.
LE CAriTAINE. \'as , mon enfant , vas rétablir ton honneur.
CRISPIN
C'efl-à-dire : Crifpin, vas te faire tuer.
LE CAPITAINE
Ne remets point le pied dans ma maifon, que tu n'aies réparé l'outrage que tu as reçu. Il ne me convient pas d'avoir un domeftique déshonoré.
Le capitaine entre chez don Alonfe.