‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 42 sur 151 · CRISPIN, VALÈRE · texte numérisé non relu

CRISPIN, VALÈRE

VALERE

H ! te voilà, bourreau !

CRISPIN

Parlons fans emportement.

VALÈRE

Coquin !

CRISPIN

Laiffons-Ià, je vous prie, nos qualités. De quoi vous plaignez- vous ?

CRISPIN

VALERE

De quoi je me plains, traître ? Tu m'avois demandé congé pour huit jours, & il y a plus d'un mois que je ne t'ai vu. Eft-ce ainfi qu'un valet doit fervir?

CRISPIN

Parbleu ! monfieur, je vous fers comme vous me payez. Il me femble que l'un n'a pas plus à fe plaindre que l'autre.

VALÈRE

Je voudrois bien favoir d'où tu peux venir?

CRISPIN

Je viens de travailler à ma fortune. J'ai été en Touraine avec un chevalier de mes amis faire une petite expédition.

VALÈRE

Quelle expédition ?

CRISPIN

Lever un droit qu'il s'eft acquis fur les gens de province, par fa manière de jouer.

VALÈRE

Tu viens donc fort à propos, car je n'ai point d'argent ; & tu dois être en état de m'en prêter.

CRISPIN

Non, Monfieur; nous n'avons pas fait une

RIVAL DE SON MAITRE lOI

heureufe pêche. Le poiffon a \n.i l'hameçon, il n'a point voulu mordre à l'appât.

VALÈRE

Le bon fond de garçon que voilà ? Ecoute : Crifpin, je veux bien te pardonner le pafTé; j'ai befoin de ton induflrie.

Quelle clémence !

Je fuis dans un grand embarras.

CRISPIN

Vos créanciers s'impatientent-ils ? Ce gros marchand, à qui vous avez fait un billet de neuf cens francs pour trente pifloles d'étoffes qu'il vous a fournies, auroit-il obtenu fentence contre vous ?

VALÈRE

Non.

CRISPIN

Ah! j'entends. Cette généreufe marquife qui alla elle-même payer votre tailleur qui vous avoit fait affigner, a découvert que nous agiffions de concert avec lui.

VALÈRE

Ce n'efl point cela, Crifpin. Je fuis devenu amoureux.

CRISPIN

Oh ! oh ! Et de qui, par aventure ?

VALÈRE

D'Angélique, fille unique de monfieur Oronte.

CRISPIN

Je la connois de vue : pefte, la jolie figure ! fon père, fi je ne me trompe, efi; un bourgeois qui demeure en ce logis, & qui eft très-riche.

VALÈRE

Oui ; il a trois grandes maifons dans les plus beaux quartiers de Paris.

L'adorable perfonne qu'Angélique !

VALÈRE

De plus, il paffe pour avoir de l'argent comptant.

CRISPIN

Je connois tout l'excès de votre amour. Mais où en êtes-vous avec la petite fille ? Elle fait vos fentimens ?

VALÈRE

Depuis huit jours que j'ai un libre accès chez fon père, j'ai fi bien fait, qu'elle me voit d'un œil favorable : mais Lifette, fa femme-dechambre, m'apprit hier une nouvelle qui me met au défefpoir.

CRISPIN

Eh ! que vous a-t-elle dit, cette défefpérante Lifette ?

VALÈRE

Que j'ai un rival, que monfieur Oronte a donné fa parole à un jeune homme de province qui doit inceffamment arriver à Paris pour époufer Angélique.

CRisriN, Et qui ell ce rival?

VALÈRE

C'efl ce que je ne fais point encore. On appela Lifette dans le tems qu'elle me difoit cette fâcheufe nouvelle, & je fus obligé de me retirer fans apprendre fon nom.

Nous avons bien la mine de n'être pas fitôt propriétaires des trois belles maifons de monfieur Oronte.

VALÈRE

Vas trouver Lifette de ma part, parle-lui ; après cela nous prendrons nos mefures.

CRISPIN

Laiffez-moi faire.

VALÈRE

Je vais t'attendre au logis. {II for/.)

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