‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 43 sur 151 · SCÈNE IIL CRISPIN, LABRANCHE · texte numérisé non relu

SCÈNE IIL CRISPIN, LABRANCHE

LABRANCHE

N'elt-ce pas là Crifpin ?

CRISPIN

Eft-ce Labranche que je vois ?

LABRANCHE

C'ell Crifpin, c'eft lui-même.

CRISPIN

C'eft Labranche, ou je meure ! L'heureufe rencontre ! Que je t'embraffe, mon cher. Branchement ne te voyant plus paroître à Paris, je craignois que quelque arrêt de la cour ne t'en eût éloigné.

LABRANCHE

Ma foi, mon ami, je l'ai échappé belle, depuis

que je ne t'ai vu. On m'a voulu donner de l'occupation fur mer ; j'ai penfé être du dernier détachement de la Tournelle -.

CRISPIN

Tudieu ! Qu'a vois-tu donc fait ?

LABRANCHE

Une nuit je m'avifai d'arrêter, dans une rue détournée, un marchand étranger, pour lui demander, par curiofité, des nouvelles de fon pays. Comme il n'entendoit pas le françois, il crut que je lui demandois la bourfe ; il crie au voleur, le guet vient ; on me prend pour un fripon; on me mène au Châtelet; j'y ai demeuré fept femaines.

CRISPIN

Sept femaines !

LABRANCHE

J'y aurois demeuré bien davantage, fans la nièce d'une revendeufe à la toilette.

CRISPIN

Eft-il vrai ?

LABRANCHE

On étoit furieufement prévenu contre moi ; mais cette bonne amie fe donna tant de mouvement, qu'elle fit connoître mon innocence.

CRISPIN

Il efl bon d'avoir de puiffans amis.

io6 c R I s r I N

LABRANCHE

Cette aventure m'a fait faire des réflexions.

CRISPIN

Je le crois; tu n'es plus curieux de fa voir des nouvelles des pays étrangers.

LABRANCHE

Non, ventrebleu ! Je me fuis remis dans le fervice. Et toi, Crispin, travailles-tu toujours ?

CRISPIN

Non ; je fuis, comme toi, un fripon honoraire. Je fuis rentré dans le fervice auffi ; mais je fers un maître fans bien, ce qui fuppofe un valet fans gages ; je ne fuis pas trop content de ma condition.

LABRANCHE

Je le fuis affez de la mienne, moi. Je me fuis retiré à Chartres, j'y fers un jeune homme appelé Damis ; c'eft un aimable garçon ; il aime le jeu, le vin, les femmes ; c'eft un homme imiverfel ; nous faifons enfemble toutes fortes de débauches ; cela m'amufe, cela me détourne de mal faire.

CRISPIN

L'innocente vie !

LABRANCHE

N'eft-il pas vrai ?

Afrurément. Mais dis-moi, Labranche, qu'efttu venu faire à Paris ? Où vas-tu ?

LABRANCHE

Je vais dans cette maifon,

CRISPIN

Chez monfieur Oronte ?

LABRANCHE

Sa fille efl promife à Damis.

CRISPIN

Angélique promife à ton maître ?

LABRANCHE

Monfieur Orgon, père de Damis, étoit à Paris il y a quinze jours, j'y étois avec lui ; nous allâmes voir monfieur Oronte qui efl de fes anciens amis, &* ils arrêtèrent entre eux ce mariage.

CRISPIN

C'efl donc une affaire réfolue ?

LABRANCHE

Oui : le contrat efl déjà figné des deux pères & de madame Oronte ; la dot, qui efl de vingt mille écus en argent comptant, efl toute prête ; on n'attend que l'arrivée de Damis pour terminer la chofe.

I08 CRIS PIN

CRISPIN

Ah ! Parbleu, cela étant, Valère mon maître n'a donc qu'à chercher fortune ailleurs,

Quoi, ton maître ?

CRISPIN

Il eft amoureux de cette même Angélique : mais, puifque Damis..,

LABRANCHE

Oh! Damis n'époufera point, Angélique, il y a une petite difficulté.

CRISPIN

Eh ! quelle ?

LABRANCHE

Pendant que fon père le marioit ici, il s'cil marié à Chartres, lui.

CRISPIN

Comment donc ?

LABRANCHE

Il aimoit une jeune perfonne avec qui il avoit fait les chofes... de manière qu'au retour du bon homme Orgon, il s'efl fait en fecret une afTemblée de parens. La fille efl de condition. Damis a été obligé de l'époufer.

CRISPIN

Oh ! cela chansfe la thèfe.

Kl VAL DE SON MAITRE log

LABRANCHE

J'ai trouvé les habits de noces de mon maître tous faits ; j'ai ordre de les emporter à Chartres, auffitôt que j'aurai vu monfieur & madame Oronte, & retiré la parole de monfieur Orgon.

CRISPIN

Retirer la parole de monfieur Orgon !

LABRANXHE. C'eft ce qui m'amène à Paris. Sans adieu, Crifpin ; nous nous reverrons,

CRISPIN

Attends, Labranche, attends, mon enfant ; il me vient une idée... Dis-moi un peu; ton maître eft-il connu de monfieur Oronte ?

LABRANCHE

Ils ne fe font jamais vus.

CRISPIN

Ventrebleu ! 11 tu voulois, il y auroit un beau coup à faire ; mais après ton aventure du Châtelet je crains que tu ne manques de courage.

LABRANCHE

Non non ; tu n'as qu'à dire. Une tempête efluyée n'empêche point un bon matelot de fe remettre en mer. Parle ; de quoi s'agit-il ? Eftce que tu voudrois faire paffer ton maître pour Damis ? Et lui faire époufer

CRISPIN

Mon maître ! Fi donc ! Voilà un plaifant gueux, pour une fille comme Angélique. Je lui deiline un meilleur parti.

LABRAXCHE.

Oui donc ?

CRISPIN

Moi.

LABRANCHE

Malepefle ! Tu as raifon ; cela n efl pas mal imaginé au moins.

Je fuis auffi amoureux d'elle.

LABRANCHE

J'approuve ton amour.

CRISPIN

Je prendrai le nom de Damis.

LABRANCHE

C'efl bien dit.

CRISPIN

J epouferai Angélique.

LABRANCHE

J'y confens.

CRISPIN

Je toucherai la dot.

LABRANCHE

Fort bien.

CRISPIN

Et je difparoîtrai, avant qu'on en vienne aux éclairciflemens.

LABRANCHE

Expliquons-nous mieux fur cet article,

CRisriN.

Pourquoi ?

LABRANCHE

Tu parles de difparoître avec la dot, fans faire mention de moi. Il y a quelque chofe à corriger dans ce plan-là.

Oh ! nous difparoîtrons enfemble.

LABRANCHE

A cette condition là, je te fers de croupier.

Le coup, je l'avoue, eft un peu hardi ; mais mon

audace fe réveille, & je fens que je fuis né pour

les grandes chofes. Où irons-nous cacher la dot ?

CRISPIN

Dans le fond de quelque province éloignée.

LABRANCHE

Je crois qu'elle fera mieux hors du royaume, qu'en dis-tu.''

112 CRISPIN

CRISPIN

C'eft ce que nous verrons. Apprends-moi de quel caradère eft monfieur Oronte.

LABRANCHE

C'efl un bourgeois fort fimple, un petit génie,

CRISPIN

Et madame Oronte ?

LABRA.N'CHE

Une femme de vingt-cinq à foixante ans, une femme qui s'aime, & qui eft d'un efprit tellement incertain, qu'elle croit dans le même moment le pour & le contre.

CRISPIN

Cela fuffît. Il faut à préfent emprunter des habits pour...

Tu peux te fervir de ceux de mon maître. Oui, juftement, tu es à-peu-près de fa taille.

CRISPIN

Pefte ! il n'eft pas mal fait.

LABRANCHE

Je vois fortir quelqu'un de chez monfieur Oronte : allons dans mon auberge concerter l'exécution de notre entreprife.

CRISPIN

Il faut auparavant que je coure au logis parler à Valère, & que je l'engage, par une fauffe confidence, à ne point venir de quelques jours chez monfieur Oronte. Je t'aurai bientôt rejoint,

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