‹ Œuvres de Le Sage; avec notice et notesChapitre 93 sur 151 · SCÈNE IL LA BARONNE, MARINE, FRONTIN · texte numérisé non relu

SCÈNE IL LA BARONNE, MARINE, FRONTIN

FROXTIN à la baroine.

Je viens de la part de mon maître & de la mienne, madame, vous donner le bon jour.

LA BARONNE d'un air fi'oid. Je vous en fuis obligée, Frontin.

FRONTIN

Et mademoifelle Marine veut bien auffi qu'on prenne la liberté de la faluer.

MARINE d\in air hrufque, a Frontin.

Bon jour & bon an.

FRONTIN pré/entant un billet a la baronne.

Ce billet que monfieur le chevalier vous écrit, vous inftruira, madame, de certaine aventure...

MARINE bas à la laronm.

Ne le recevez pas.

LA BARONNE prenant le billet.

Cela n'engage à rien, Marine ; voyons, voyons ce qu'il me mande.

MARINE èas, a la baronne.

Sotte curiofité !

LA BARONNE lit.

« Je viens de recevoir le portrait d'une com- « tefle ; je vous l'envoie & vous le facrifie. « Mais vous ne devez point me tenir compte « de ce facrifice, ma chère baronne : je fuis fi « occupé, fi poffédé de vos charmes, que je « n'ai pas la liberté de vous être infidèle. Par- « donnez, mon adorable, fi je ne vous en dis « pas davantage ; j'ai l'efprit dans un accable- « ment mortel. J'ai perdu tout mon argent, « & Frontin vous dira le relie.

MARINE hajit, à Frontin.

Puifqu'il a perdu tout fon argent, je ne vois pas qu'il y ait du relie à cela.

FRONTIN h Marine.

Pardonnez-moi ; outre les deux cens pilloles que madame eut la bonté de lui prêter hier, & le peu d'argent qu'il avoit d'ailleurs, il a encore perdu mille écus fur fa parole : voilà le relie. Oh diable ! il n'y a pas un mot inutile dans les billets de mon maître.

LA BARONNE à Frontin.

Où ell le portrait?

FRONTIN doiinajii le portrait a la baronne. Le voici.

LA BARONNE, Il ne m'a point parlé de cette comteffe-là, Frontin.

FRONTIN

C'efl une conquête, madame, que nous avons faite, fans y penfer. Nous rencontrâmes l'autre jour cette comteiïe dans un lanfquenet.

MARINE

Une comteffe de lanfquenet !

FRONTIN

Elle agaça mon maître ; il répondit, pour rire, à fes minauderies. Elle qui aime le férieux, a pris la chofe fort férieufement. Elle nous a, ce matin, envoyé fon portrait. Nous ne favons pas feulement fon nom.

MARINE

Je vais parier que cette comtefle-là effc quelque dame normande. Toute fa famille bourgeoife fe cottife pour lui faire tenir à Paris une petite penfîon, que les caprices du jeu augmentent ou diminuent.

FRONTIN a Marine.

C'efl ce que nous ignorons.

MARINE

Oh que non ! vous ne l'ignorez pas. Pefle !

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vous n'êtes pas gens à faire fottement des facrifices ! vous en connoiffez bien le prix.

FRONTIN a la baronne.

Savez-vous bien, madame, que cette dernière nuit a penfé être une nuit éternelle pour monfieur le chevalier? En arrivant au logis, il fe jette dans un fauteuil ; il commence par fe rappeler les plus malheureux coups du jeu, aflaifonnant fes réflexions d'épithètes & d'apollrophes énergiques.

LA BARONNE regardant le portrait.

Tu as vu cette comtefTe, Frontin ; n'eft-elle

pas plus belle que fon portrait ?

FRONTIN

Non, madame ; & ce n'efl pas, comme vous voyez, une beauté régulière ; mais elle efl affez piquante, ma foi, elle eft affez piquante. Or, je voulus d'abord repréfenter à mon maître que tous fes juremens étoient des paroles perdues ; mais confidérant que cela foulage un joueur défefpéré, je le laifîai s'égayer dans fes apoftrophes.

LA BARONNE regardant toujours le portrait. Quel âge a-t-elle, Frontin ?

FRONTIN

C'eft ce que je ne fais pas trop bien ; car elle

a le teint fi beau, que je pourrois m'y tromper d'une bonne vingtaine d'années.

MARINE

C'efl-à-dire qu'elle a pour le moins cinquante ans.

FRONTIN

Je le croirois bien, car elle en paroît trente. Mon maître donc, après avoir réfléchi, s'abandonne à la rage ; il demande fes piftolets.

LA BARONNE

Ses piftolets, Marine ! fes piftolets !

MARINE

Il ne fe tuera point, madame, il ne fe tuera point.

FROxNTIN.

Je les lui refufe ; auffitôt il tire brufquement fon épée.

LA BARONNE

Ah ! il s'eft blefîe, Marine, affurément.

MARINE

Hé ! non, non ; Frontin l'en aura empêché.

Oui, je me jette fur lui à corps perdu.

« Monfieur le chevalier, lui dis-je, qu'allez-vous

« faire ? vous paffez les bornes de la douleur

« du lanfquenet. Si votre malheur vous fait

«' haïr le jour, con fer vez- vous du moins, vivez « pour votre aimable baronne ; elle vous a juf- « qu'ici tiré généreufement de tous vos em- « barras! & foyez fur (ai -je ajouté feulement « pour calmer fa fureur) qu'elle ne vous laif- « fera point dans celui-ci. »

MARINE bas.

L'entend-t-il, le maraud?

FRONTIN

« Il ne s'agit que de mille écus une fois ; « monfieur Turcaret a bon clos, il portera bien « encore cette charge-là. »

LA BARONNE

Hé bien, Frontin ?

FRONTIN

Hé bien, madame, à ces mots^ admirez le

pouvoir de l'efpérance ! il s'efl laifîe défar-

mer comme un enfant, il s'efl couché & s'eft endormi.

MARINE

Le pauvre chevalier !

Mais ce matin, à fon réveil, il a fenti renaître fes chagrins ; le portrait de la comtefle ne les a point diffipés. Il m'a fait partir fur le champ pour venir ici, & il attend mon retour

pour difpofer de fon fort. Que lui dirai-je, madame ?

LA BARONNE

Tu lui diras, Frontin, qu'il peut toujours faire fond fur moi, & que, n'étant point en argent comptant... {^E lie veut tirer fon diamant.)

MARINE la retenant.

Hé ! madame, y fongez-vous ?

LA BARONNE remettant fou diamant.

Tu lui diras que je fuis touchée de fon malheur.

MARINE a Frontin.

Et que je fuis, de mon côté, très-fâchée de fon infortune.

FRONTIN

Ah! qu'il fera fâché lui!... [Bas a part.) Maugrebieu de la foubrette !

LA BARONNE

Dis-lui bien, Frontin, que je fuis fenfible à fes peines.

MARINE

Que je fens vivement fon affliélion, Frontin.

FRONTIN haut a la baronne.

C'en eft donc fait, madame, vous ne verrez plus monfieur le chevalier : la honte de ne pouvoir payer fes dettes, va l'écarter de vous

pour jamais ; car rien n'efl plus fenfible pour un enfant de famille. Nous allons tout à l'heure prendre la pofle.

LA BARONNE

Prendre la pofle, Marine !

MARINE à la baronne.

Ils n'ont pas de quoi la payer.

FRONTIN

Adieu, madame.

LA BARONNE tirant f on diamant.

Attends, Frontin.

MARINE a Frontin.

Non, non ; vas-t-en vite lui faire réponfe.

LA BARONNE a Marine.

Oh! je ne puis me réfoudre à l'abandonner. {Donnant fan diamant a Frontiti.) Tiens, voilà un diamant de cinq cens piHoles que monfieur Turcaret m'a donné ; vas le mettre en gage, & tire ton maître de laffreufe fituation où il fe trouve.

FRONTIN

Je vais le rappeler à la vie. Je lui rendrai compte, Marine, de l'excès de ton afïliélion.

MARINE

Ah ! que vous êtes tous deux bien enfemble, meflîeurs les fripons.

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