‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 13 sur 46 · LE SACRE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE SACRE DE PARIS

Là-bas, palais anciens semblables à des tombes, Bois, villages, jardins, châteaux.

Effondrés, écrasés sous l'averse des bombes, Fument au faîte des coteaux.

Dans l'étroite tranchée, entre les parois froides, Le givre étreint de ses plis blancs

L'œil inerte, le front blême, les membres roides, La chair dure des morts sanglants.

Les balles du Barbare ont troué ces poitrines

Et rompu ces coeurs généreux.

La rage du combat gonfle encor leurs narines,

Ils dorment là serrés entre eux.

L'âpre vent qui franchit la colline et la plaine

Vient, chargé d'exécrations, De suprêmes fureurs, de vengeance et d-e haine,

Heurter les sombres bastions.

Il flagelle les lourds canons, meute géante

Qui veille allongée aux affûts.

Ht souffle par instants dans leur gueule béante

Qu'il emplit d'un râle confus.

Il gronde sur l'amas des toits, neigeux décombre,

Sépulcre immense et déjà clos.

Mais d'où montent encor, lamentables, .sans nombre,

Des murmures faits de sanglots j

Où l'enfant glacé meurt aux bras des pâles mères Où^ près de son foyer sans pain,

Le père, plein d'horreur et de larmes amères, Étreint une arme dans sa main.

Ville auguste, cerveau du monde, orgueil de l'homme,

Ruche immortelle des esprits, Phare allumé dans l'ombre où sont Athène et Rome,

Astre des nations, Paris 1

O nef inébranlable aux flots comme aux rafales, Qui, sous le ciel noir ou clément.

Joyeuse, et déployant tes voiles triomphales. Voguais victorieusement 1

La foudre dans les yeux et brandissant la pique,

Guerrière au visage irrité.

Qui fis jaillir des plis de ta toge civique

La victoire et la liberté !

Toi qui courais, pieds nus, irrésistible, agile.

Par le vieux monde rajeuni !

Qui, secouant les rois sur leur tréteau fragile,

Chantais, ivre de l'infini I

LE SACRE DE fARIS. 79

Nourrice des grands morts et des vivants célèbres,

Vénérable aux siècles jaloux, Est-ce toi qui gémis ainsi dans les ténèbres

Et la face sur les genoux?

Vois ! La horde au poil fauve assiège tes murailles!

Vil troupeau de sang altéré, De la sainte patrie ils mangent les entrailles,

Ils bavent sur le sol sacré !

Tous les loups d'outre-Rhiu ont mêlé leurs espèces:

Vandale, Germain et Teuton, Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses

Sous la lanière et le bâton.

Ils brûlent la forêt, rasent la citadelle, Changent les villes en charnier ;

Et l'essaim des corbeaux retourne à tire d'aile. Pour être venu le dernier.

O Paris, qu'attends-tu? la famine ou la honte?

Furieuse et cheveux épars, Sous l'aiguillon du sang qui dans ton cœur remonte

Va 1 bondis hors de tes remparts 1

8o Î-OE M ES TRAGIQUES,

Enfonce cette tourbe horrible où tu te rues, Frappe, redouble, saigne, mords !

Vide sur eux palais, maisons, temples et rues : Que les mourants vengent les morts !

Non, non! tu ne dois pas tomber. Ville sacrée, Comme une victime à l'autel ;

Non, non, non ! tu ne peux finir, désespérée, Que par un combat immortel.

Sur le noir escalier des bastions qu'éventre Le choc rugissant des boulets,

Lutte ! et rugis aussi, lionne au fond de l'antre, Dans la masure et le palais.

Dans le carrefour plein de cris et de fumée, Sur le toit, l'Arc et le clocher,

Allume pour mourir l'auréole enflammée De l'inoubliable bûcher.

Consume tes erreurs, tes fautes, tes ivresses, A jamais, dans ce feu si beau.

Pour qu'immortellement, Paris, tu te redresses, Impérissable, du tombeau ;

Pour que l'homme futur, ébloui dans ses veilles

Par ton sublime souvenir, Raconte à d'autres cieux tes antiques merveilles

Que rien ne pourra plus ternir,

Page 1