‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 12 sur 46 · LE PARFUM IMPÉRISSABLE · texte numérisé non relu

LE PARFUM IMPÉRISSABLE

Qu'il lui soit pardonné, que mon mal soit béni! Par delà l'heure humaine et le temps infini Mon cœur est embaumé d'une odeur immortelle !

Sacra famés

i-»'iMMEXSE mer sommeille. Elle hausse et balance Ses houles où le ciel met d'éclatants îlots. Une nuit d'or emplit d'un magique silence La mers^eilleuse horreur de l'espace et des flots.

Les deux gouff'res ne font qu'un abîme sans borne De tristesse, de paix et d'éblouissement, Sanctuaire et tombeau, désert splendide et morne Où des millions d'yeux regardent fixement.

Tels, le cîel magnifique et les eaux vénérables Dorment dans la lumière et dans la majesté, Comme si la rumeur des vivants misérables N'avait uoublé jamais leur rêve illimité.

SACRA PAMES. 75

Cependant, plein de faim dans sa peau flasque et rude, Le sinistre Rôdeur des steppes de la mer Vient, va, tourne, et, flairant au loin la solitude, Entre-bâille d'ennui ses mâchoires de fer.

Certes, il n'a souci de l'immensité bleue, Des Trois Rois, du Triangle ou du long Scorpion dui tord dans l'infini sa flamboyante queue, Ni de l'Ourse qui plonge au clair Septentrion.

Il ne sait que la chair qu'on broie et qu'on dépèce, Et, toujours absorbé dans son désir sanp;lant, Au fond des masses d'eau lourdes d'une ombre épaisse Il laisse errer son œil terne, impassible et lent.

Tout est vide et muet. Rien qui nage ou qui flotte. Qui soit vivant ou mort, qu'il puisse entendre ou voir. Il reste inerte, aveugle, et son grêle pilote Se pose pour dormir sur son aileron noir.

Va, monstre ! tu n'es pas autre que nous ne sommes, Plus hideux, plus féroce, ou plus désespéré. Console-toi ! demain tu mangeras des hommes, Demain par l'homme aussi tu seras dévoré.

La Faim sacrée est un long meurtre légitime Des profondeurs de l'ombre aux cieux resplendissants, Et l'homme et le requin, égorgeur ou victime, Devant ta face, ô Mort, sont tous deux innocents.

L'Albatros

LJans l'immense largeur du Capricorne au Pôle

Le vent beugle, rugit, siffle, râle et miaule,

Et bondit à travers l'Atlantique tout blanc

De bave furieuse. Il se rue, éraflant

L'eau blême qu'il pourchasse et dissipe en buées;

Il mord, déchire, arrache et tranche les nuées

Par tronçons convulsifs où saigne un brusque éclair;

Il saisit, enveloppe et culbute dans l'air

Un tournoiement confus d'aigres cris et de plumes

Qu'il secoue et qu'il traîne aux crêtes des écumes,

Et, martelant le front massif des cachalots,

Mêle à ses hurlements leurs monstrueux sanglots.

LALBATROS. 75

Seul, le Roi de l'espace et des mers sans rivages Vole contre l'assaut des rafales sauvages. D'un trait puissant et sûr, sans hâte ni retard, L'œil dardé par delà le livide brouillard, De ses ailes de fer rigidement tendues Il fend le tourbillon des rauques étendues. Et, tranquille au milieu de l'épouvantement, Vient, passe, et disparait majestueusement.

Le Sacre de Paris

Paris! c'est la cent deuxième nuit du Siège, Une des nuits du grand Hiver.

Des murs à l'horizon l'écume de la neige S'enfle et roule comme une mer.

Mâts sinistres dressés hors de ce flot livide, Par endroits, du creux des vallons,

Quelques grêles clochers, tout noirs sur le ciel vide. S'enlèvent, rigides et longs.

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