‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 17 sur 46 · LE LEVRIER DE MAGNUS. T · texte numérisé non relu

LE LEVRIER DE MAGNUS. T

Halé par de lointains soleils, il est de ceux Que, jadis, le César Souabe à barbe rousse Emmena pour aider aux Chrétiens angoisseux.

Il eut, en ce temps-là, mille vassaux en trousse, Serfs et soudards, bandits de la plaine et du Rhin, Son cri de guerre étant: Sus ! Oncques ne rebrousse I

Tous étaient gens de sac et de corde et sans frein,

Assoiffés du butin des villes merveilleuses

Aux toits d'or, aux pavés d'argent, aux murs d'airain.

Rêvant meurtre et pillage et nuits luxurieuses, Casqués du morion, lance au poing, cotte au flanc. Ils l'ont suivi dans ses aventures pieuses.

Sur la route, à travers les royaumes, brûlant Et saccageant, mettant à mal les belles Juives, Ils ont rôti les Juifs couchés au gril sanglant.

Aux exécrations des bouches convulsives Ils répondaient avec les rires de l'Enfer, Et leurs dagues gravaient la croix dans les chairs vives.

Puis, ils ont vu Byzance et l'éclatante mer, Et meurtri le sein blanc des Idoles divines Sous les coups qu'assénaient leurs gantelets de fer.

Enfin, ivres déjà de sang et de rapines.

Vers le Sépulcre saint, sans plus tourner le dos,

Ils se sont enfoncés aux terres Sarrasines.

El fièvre, soif, bataille et marches sans repos

Ont si bien travaillé par l'Orient vorace,

Qu'ils sont tous morts, semant les chemins de leurs os.

Mais lui, dur et robuste et fort têtu de race, L'armée en désarroi, demeura, seul des siens, Et le sable, au désert, ensevelit sa trace.

Ses proches, ses amis, ses serviteurs anciens Ont vécu, sans espoir que le temps le ramène. Le croyant trépassé chez les peuples païens.

Ils dorment au tombeau, las d'une attente vaine;

Et la ronce et l'ortie ont obstrué depuis

Les coteaux et les champs de l'antique domaine.

Les fossés sont à sec, l'eau stagnante des puits Décroît. Sans révéler rien de ses destinées, Aux monotones jours ont succédé les nuits.

Mystérieusement, après soixante années.

Le voici reparu sur les coteaux du Rhin D'où, jeune, il déploya ses ailes déchaînées.

11 n'est point revenu, pauvre, la corde au rein, Avec l'humble bourdon et les blancs coquillages. Par les routes, pieds nus, tel qu'un vieux pèlerin.

On n'a point vu passer de somptueux bagages Escortés de captifs faits aux peuples maudits, Cheminant et ployant sous le poids des pillages.

Page 1