‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 18 sur 46 · LE LEVRIER D£ MAGNUS · texte numérisé non relu

LE LEVRIER D£ MAGNUS

Mais, une nuit, des serfs, du fond de leurs taudis,

Derrière la muraille hier déserte encore

Ont vu luire des feux de leurs yeux interdits.

Quand, comment et par où revint-il? On l'ignore. C'est bien lui cependant, sur le sombre rocher Qui le verra mourir et qui vit son aurore.

Les moines ni les clercs n'osent plus l'approcher; Aux cavités de la chapelle centenaire L'orfraie et le hibou, seuls, sont venus nicher.

Il vit là désormais, sur le haut de son aire. Dans le donjon moussu qu'ont noirci tour à tour Les hivers, les étés, la pluie et le tonnerre.

Et derrière les murs lézardés de la tour

Il a, pour compagnons de sa vieillesse impie,

Trois Sarrasins muets ramenés au retour.

Chacun, baron ou serf, s'inquiète et l'épie; Mais nul n'a franchi l'huis barré de fer du seuil. On ne sait ce qu'il fait ou quel crime il expie.

Un souffle d'épouvante, un air chargé de deuil Plane autour du Croisé qui ne prie et ne chasse, Et qui s'est clos, vivant, dans ce morne cercueil.

Les voyageurs qui vont de Thuringe en Alsace Passent en hâte, par les sentiers détournés. Et se signent trois fois, et parlent à voix basse.

Les Chevaliers-bandits, ces pilleurs forcenés

Qui rôdent, infestant les deux bords du grand fleuve,

S'écartent, eux aussi, des hauts murs ruinés.

Soit qu'ils jugent la proie assez piètre et peu neuve, Soit respect du vieux Duc blanchi sous d'autres cieux, Ils se sont abstenus de tenter cette épreuve.

Donc, Magnus, lentement, comme un spectre anxieux, D'un bout à l'autre de la salle à voûte épaisse Marche, les bras au dos, le rêve dans les yeux.

Lames torses, carquois, engins de toute espèce, Trompes, bois de cerfs, peaux d'aurochs, de loups et d'ours, Pendent aux murs moisis et que le temps dépèce.

Pleines d'éclats soudains et de craquements sourds, Au fond de l'âtre creux flamboyent quatre souches Sur leurs doubles landiers de fer massifs et lourds.

La fumée et la flamme en tourbillons farouches

Montent et font jaillir des chemises d'acier.

Dans l'ombre, çà et là, des gerbes d'éclairs louches.

Aux pieds d'une escabelle à brancards et dossier Git un grand lévrier d'Egypte ou de Syrie Que l'âge et que la faim semblent émacier.

Devant l'âtre embrasé qui ronfle, siffle et crie, Il feint de sommeiller, immobile, allongé Sur le ventre, étirant son échine amaigrie.

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