‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 4 sur 46 · LE SUAIRE CE MOHAMMED · texte numérisé non relu

LE SUAIRE CE MOHAMMED

Brandissant la bannière auguste des Khalyfes, Plus blanche que la neige intacte des sierras, Tu foulais la panthère au poil luisant et ras Qui sur le chaud poitrail, ainsi que font deux bras, Éclatante, agrafait l'argent de ses dix griffes.

Devant le Paradis promis aux nobles morts, Sans peur des hurlements de ces chacals voraces. Qui d'entre nous, honteux de languir sur tes traces, Conduit par ta lumière, Étoile des trois races, N'eût lâché pour mourir les rênes et le mors?

Torrent d'hommes qui gronde, écroulé d'un haut faîte, Mer qui bat flot sur flot le roc dur et têtu. Sur l'idolâtre impur, mille fois combattu, Tu nous as déchaînés, ivres de ta vertu, Glorieux fils d'Amer, ô Souffle du Prophète !

Le choc terrible, plein de formidables sons, A fait choir les vautours des roches ébranlées, Et les aigles crier et s'enfuir par volées. Et plus loin que les monts, les cités, les vallées. Sans fin, s'est engouffré vers les quatre horizons.

Hélas ! les étalons, ployant leurs jarrets grêles. De l'aube au soir, dans un âpre fourmillement. Ont bondi, les crins droits et le frein écumant. Leur naseau rose en feu, par masse, éperdument. Comme un essaim strident d'activés sauterelles.

Ah! vrais fils d'Al-Boraq la Vierge et de l'éclair, Sûrs amis, compagnons des batailles épiques, Joyeux du bruit des coups et des cris frénétiques, Vous hennissiez, cabrés à la pointe des piques. Vous enfonçant la mort au ventre, ô buveurs d'air !

Vous mordiez les tridents, les fourches et les sabres Et l'épieu des chasseurs de loup, d'ours et d'isard, Muraille rude et sombre où flottaient au hasard Les Lions de Castille et le jaune Lézard De Compostelle et les Mains rouges des Cantabres.

Vous qui couriez, si beaux, des jardins de l'Été Jusqu'aux escarpements neigeux des Asturies, Vous dormez dans l'horreur des muettes tueries. Et, tels qu'au chaud soleil les grenades mûries, Sous les masses de fer vos fronts ont éclaté !

Rien n'a rompu le bloc de ces hordes farouches. Vers les monts, sans tourner le dos, lents, résolus, Ils se sont repliés, rois, barons chevelus. Soudards bardés de cuir, serfs et moines velus Qui vomissent l'infect blasphème à pleines bouches.

Sinistres, non domptés, sinon victorieux. Ils ont tous disparu dans la nuit solitaire, Laissant les morts brûler et les râles se taire ; Et nous pleurons autour de cette tente austère Où l'Aigle de l'Islam ferme à jamais les yeux.

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Pâle et grave, percé de coups, haché d'entailles, Le Hadjeb immortel, comme il était écrit, Pour monter au Djennet qui ra3'onne et fleurit, Rend aux Anges d'Allah son héroïque esprit Ceint des palmes et des éclairs de cent batailles.

L'âme est partie avec la pourpre du soleil. Sous la peau d"un lion fauve à noire crinière, Dans le coffre de cèdre où croissait la poussière Recueillie en vingt ans sur l'armure guerrière, Mohammed-al-Mançour dort son dernier sommeil.

Nos temps sont clos, voici les jours expiatoires! O race d'Ommyah, ton trône est chancelant Et la plaie incurable est ouverte à ton flanc, Puisque l'Homme invincible est couché tout sanglant Dans la cendre de ses victoires 1

L'Astre rouge

Il y aura, dans l'abîme du ciel, un grand Astre rouge nommé Sahil.

(Le Rabbi Aben-E:çra.

OuR les Continents morts, les houles léthargiques ■ Où le dernier frisson d'un monde a palpité a

S'enflent dans le silence et dans l'immensité; Et le rouge Sahil, du fond des nuits tragiques, Seul flambe, et darde aux flots son œil ensanglanté.

Par l'espace sans fin des solitudes nues,

Ce gouffre inerte, sourd, vide, au néant pareil,

Sahil, témoin suprême, et lugubre soleil

Qui fait la mer plus morne et plus noires les nues,

Couve d'un œil sanglant l'universel sommeil.

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