AGAMEMNÔN
Je te salue, Argos, de lumière fleurie!
Salut, temples, foyers, peuple delà patrie!
Et vous qui de l'opprobre et de l'iniquité
Avez gardé mon toit depuis longtemps quitté,
Zeus! Hermès! Apollon, Prince aux flèches rapides!
Je vous salue, amis divins des Atréides,
Qui dans l'épais filet patiemment tendu
Avez amoncelé tout un peuple éperdu.
Et qui faites encore, au milieu des nuits sombres,
La tempête du feu gronder sur ses décombres !
Pour toi, femme ! ta bouche a parlé sans raison :
J'entrerai simplement dans la haute maison ;
Je yeux être honoré, non comme un Dieu, non comme
Un Roi barbare enflé d'orgueil, mais tel qu'un homme;
Sachant trop que l'Envie aux regards irrités
Rôde dans l'ombre autour de nos félicités.
Il convient d'être sage et maître de soi, femme!
KLYTAIMNESTRA
Chère tête, consens ! J'ai ce désir dans l'âme. Puisque les jours mauvais ne sont plus, il m'est doux D'honorer hautement et le Maître et l'Époux Et le vengeur d'Hellas. Roi des hommes, sans doute Cette pourpre t'est due, et plaît aux Dieux.
LES ÉRINNYES. 185
AGAMEMXÔN.
Écoute, Femme! Garde en ton cœur ma parole: obéis I L'âpre terre, le sol bien aimé du pays M'est un chemin plus sûr, plus somptueux, plus large. J'ai, sans ployer le dos, porté la lourde charge Des jours et des travaux que les Dieux m'ont commis. Et n'attends au retour rien que des cœurs amis. Ni flatteuses clameurs, ni faces prosternées !
Montrant Kasandra.
Regarde celle-ci. Les promptes Destinées Sous les pas triomphants creusent un gouffre noir. Et qui hausse la tête est déjà près de choir. Donc, fille de Léda, sois douce à l'Étrangère, Rends moins rude son mal et sa chaîne légère; Car les Dieux sont contents quand le maître est meilleur, Et le sang des héros a nourri cette fleur Sur un arbre royal dépouillé feuille à feuille. J'entre. Que la maison me sourie et m'accueille, Sorti vivant des mains d'Ares, le dur Guerrier! Et vous, recevez-moi, Daimones du foyer!
// entre dans le palais, suivi des guerriers, des matelots, des captifs et des captives.
l86 POÈMES TRAGIQUES.
KLYTAIMNESTRA, KASAXDRA,
TALTHYBIOS, EURYBATÉS,
Le Chœur des Vieillards, Femmes
DE KlYTAIMNESTRA.
KLYTAIMN'ESTRA.
Viens, Kasandra! Sans doute il est pesant et rude, Le joug du sort contraire et de la servitude; Mais tu tombes aux mains de maîtres bons et doux Qui prendront ta misère en pitié. Viens, suis-nous. Kasandra reste immobile.
TA LT H Y B l O s.
Femme, entends-tu?
EURYBATÈS
La Reine, ô femme, t'a nommée.
KLYTAIMNESTRA
Elle reste muette et comme inanimée.
Je n'ai pas le loisir d'attendre. Esclave! Viens!
Les brebis, près du feu, bêlent dans leurs liens ;
LES ÉRINNYES. 187
Les taureaux, couronnés des saintes bandelettes, Vont mugir, en tirant leurs langues violettes; L'orge se mêle au sel, le miel au vin pourpré; Le parfum brûle et fume, et le couteau sacré Près des vases d'argent reluit hors de la gaine.
Kasandra reste immobile.
Cette femme en démence a les yeux pleins de haine D'une bête sauvage et haletante encor.
Va! Nous te forgerons un frein d'ivoire et d'or, Fille des Rois ! un frein qui convienne à ta bouche, Et que tu souilleras d'une écume farouche !
Elle entre dans le palais, suivie de ses femmes. Kasandra est restée immohile.
TALTHYBIOS, EURYBATÉS, Le Chœur des Vi-eillards, KASANDRA.
TALTHYBIOS
Le langage d'Hellas ne t'est-il point connu?
KASANDRA
Dieux! Dieux! La coupe estpleine,etmonjourest venul
lB8 POEMES TRAGIQUES.
EURYBATÈS
Malheureuse! Pourquoi gémis-tu de la sorte?
K AS AN DR A
Que ne suis-je égorgée, ô Dieux, et déjà mortel L'irrévocable Hadès m'appelle par mon nom. Où suis-je?
TA LT H y B I O s.
Sous le toit royal d'Agamemnôn.
KASANDRA
o demeure! de l'homme et des Dieux détestée 1 Dans quel antre inondé de sang m'as-tu jetée, Cher Apollon?
EURYBATÈS
Elle a, certes, le flair d'un chien!
TALTHYBIOS
On dirait qu'elle sent l'odeur d'un meurtre ancien, Ou qu'un souffle augurai offense ses narines.
KASAKDRA.
Que la sombre maison penche et croule en ruines I
EURYBATÈS
Pourquoi la maudis-tu si désespérément?
LES ERINNYES
KASANDRA
Arrête! En vérité, c'est un égorgement Monstrueux, et le brave est dompté comme un lâche. Hàte7.-vous ! Écartez le taureau de la vache ! Ah! ah! le voile épais l'enserre de plis lourds; Elle frappe, il mugit, elle frappe toujours; La fureur d& «es yeux' jaillit comme une flamme, L'odieuse femelle! Et le mâle rend l'âme!
TALTHYBIOS
Quel meurtre lamentable annonce-t-elle ainsi?
KASANDRA
Cher Dieu, pour y mourir, tu m'as traînée icil
EURYBATÈS
Maintenant, elle pleure et gémit sur soi-même. Un Dieu, dis-tu! Lequel?
KASANDRA
L'Archer divin qui m'aime 1
TALTHYBIOS
11 t'aime, et te poursuit de sa haine! Comment?
KASANDRA
Ah! j'ai trompé son âme et trahi le serment;
Et c'est la source, hélas! de mes longues tortures.
Mon regard plonge en vain dans les choses futures: Jamais ils ne m'ont crue ! et tous riaient entre eux, Ou me chassaient, troublés par mes cris douloureux. Et moi, dans la nuit sombre errant, désespérée, J'entendais croître au loin l'invincible marée, Le sûr débordement d'une mer de malheurs; Et le Dieu sans pitié, se jouant de mes pleurs, De mille visions épouvantant mes veilles. Aveuglait tout mon peuple et fermait ses oreilles ; Et je prophétisais vainement, et toujours ! ^ Citadelles des Rois antiques, palais, tours! Cheveux blancs de mon père auguste et de ma mère, Sables des bords natals où chantait l'onde amère, Fleuves, Dieux fraternels, qui dans vos frais courants Apaisiez, vers midi, la soif des boeufs errants. Et qui, le soir, d'un flot amoureux qui soupire Berciez le rose essaim des vierges au beau rire! O vous qui, maintenant, emportez à pleins bords Chars, casques, boucliers, avec les guerriers morts, Échevelés, souillés de fange et les yeux vides! Skamandros, Simoïs, aimés des Priamidesl O patrie, Ilios, montagnes et vallons, Je n'ai pu vous sauver, vous, ni moi-même ! Allons ! Puisqu'un souffle fatal m'entraîne et me dévore. J'irai prophétiser dans la Nuit sans aurore; A défaut des vivants, les Ombres m'en croiront ! Pâle, ton sceptre en main, ta bandelette au front. J'irai, cher Apollon, ô toi qui m'as aimée! J'annoncerai ta gloire à leur foule charmée.
LES ÉRINNYES. IQI
Voici le jour, et l'heure, et la hache, et le lieu, Et mon âme va fuir, toute chaude d'un Dieu I
EURYBATÈS
C'est la vérité, femme! et je ne puis m'en taire. Car ce bruit lamentable a couru sur la terre. Il est vrai que ces murs malheureux, autrefois, Ont vu couler le sang et les larmes des Rois; Mais ces calamités ne doivent plus renaître.
TALTHYBIOS
Repose-toi sans peur aux sûrs foyers du Maître.
Ton père est mort, ta ville est en cendres, les Dieux
Ont ployé ton cou libre au joug injurieux ;
Car il nous faut subir la sombre destinée.
Et c'est pour la douleur que notre race est née.
Les Dieux seuls sont heureux toujours. Mais sache bien
due ta vie est sacrée, ô femme ! et ne crains rien.
KASANDRA
Insensés! vous aussi vous ne m'aurez point crue! Écoutez ! La clameur lointaine s'est accrue. Oh 1 les longs aboiements ! Je les vois accourir, Les Chiennes, à l'odeur de ceux qui vont mourir, Les Monstres à qui plaît le cri des agonies. Les Vieilles aux yeux creux, les blêmes Érinnyes, Qui flairaient dans la nuit la route où nous passions ! Viens, lugubre troupeau des Exécrations,
Meute qui vas, hurlant sans relâche, et qui lèches
Des antiques forfaits les traces toujours fraîches!
Viens ! viens ! Il va tomber sous la hache, et crier
Son dernier cri, le Roi des hommes, le guerrier
Brave et victorieux, sous qui s'est écroulée
Ta muraille, liios, hautement crénelée!
O mon peuple, ô mon père, ô mes frères, voyez
Et réjouissez-vous: vos maux sont expiés.
Ah! ah! Le Chef divin, le destructeur des villes.
Il s'est pris au riant visage, aux ruses viles,
A la bouche qui flatte, à l'œil faux, à la main
Qui caresse et l'assomme inerte au fond du baini
EURYBATES.
Malheureuse ! tais-toi ! ta parole est terrible. «
TALTHYBIOS
Passe, avant de parler, tes oracles au crible. Divinatrice ! ou clos ta bouche avec ton poing.
KASANDRA
Misérables vieillards, ne m'écoutez donc point. Et toi ! toi dont l'œil d'or dans mes yeux se reflète, Reprends ton sceptre avec ta double bandelette. Céleste Archer!
Elle jette son sceptre et arrache ses bandelettes.
Je sens le souffle de la mort, Et ma chair va frémir sous le couteau qui mord,
• t.F.S ERIN'NYHS. Î95
Et dans l'Hadès fleuri de pâles asphodèles
Les Ombres des aïeux vont m'accueillir près d'elles !
Mais, un jour, je serai vengée. Il reviendra,
Celui qui but ton lait fatal, Klytaimnestra !
Le Vagabond nourri d'inexpiables haines,
Le monstrueux Enfant des races inhumaines,
Le Tueur de sa mère, à lui-même odieux.
Et toujours flagellé par la fureur des Dieux!
Maintenant, qu'on me lie, et qu'un seul coup m'achève!
Et que je dorme enfin !
Elle veut entrer dans le palais, et recule.
Oh ! le lugubre rêve !
Sentir l'airain me mordre à la gorge, et mon sang Ruisseler tout entier de mon corps frémissant ! Je n'ose pas, vieillards! j'ai peur! un noir nuage M'aveugle, et la sueur inonde mon visage.
EURYBATHS.
S'il est vrai, n'entre pas, malheureuse! va, fuis! Nous resterons muets. Fuis Argos!
K AS AN DR A
Je ne puis.
11 faut entrer, il faut que la Chienne adultère Près du Maitre dompté me couche contre terre. C'est un suprême honneur, au seul lâche interdit, Que de braver la mort. Allons!... Et sois maudit, Palais, antre fatal aux tiens, sombre repaire
Î94 POÈMES TRAGÎQUliS.
De meurtres, où le fils tuera comme le père, Nid d'oiseaux carnassiers gorgés, mais non repus! Par la foi violée et les serments rompus, Par l'affreuse vengeance et le Festin impie, Par les yeux vigilants de la Ruse accroupie, Par le morne Royaume où roulent les vivants, Par la terreur des nuits, par le râle des vents, Par le gémissement qui monte de l'abîme, Par les Dieux haletants sur la piste du crime, Par ma Ville enflammée et mon peuple abattu, Sois éternellement maudit! maudit sois-tu!
Elle entre dans le palais.
Les Précédents, le Chœur DES Vieillards.
TALTHYBIOS
Puisse Zeus d'èmentir ses paroles amères!
eurybatès.
Hélas! c'est le souci des hommes éphémères De suivre, en trébuchant dans l'ombre du chemin La mourante lueur d'un jour sans lendemain 1
LES ÉRTNNYES. I95
TALTHYBIOS
Q.uel homme peut se dire heureux sous les nuées?
EURYBATÈS
Comme les grandes eaux qui s'en vont refluées
Et semblent disparaître à l'horizon dormant,
Les biens qu'on croit saisir reculent brusquement.
TA LT H Y B I O s.
Xul ne peut retenir de ses mains inhabiles Le tourbillon léger des phalènes mobiles.
EURYBATÈS
Et nul aussi ne peut arrêter dans son cours Le torrent déchaîné des lamentables jours!
A G A M E M N ô N , (ïaiis le palais.
A nioi ! je suis frappé mortellement. Infâme! A moi!
TALTHYBIOS
Grands Dieux ! quel cri funèbre !