‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 43 sur 46 · TA LT H Y B I O S · texte numérisé non relu

TA LT H Y B I O S

Ah! maudite 1 Mais, au seul bruit du crime horrible où tu te plais, Tu seras loin d'Argos chassée, et sans délais. En exécration au peuple, vagabonde, Et hurlante, semblable à quelque bête immonde, Tu fuiras sans repos, demain comme aujourd'hui, Et ton chemin criera sur tes traces!

KLYTAIMNESTRA

Et lui!

Et lui qui, plus féroce, hélas! qu'un loup sauvage, Du cher sang de ma fille a trempé le rivage. De celle que j'avais conçue, et que j'aimais, Aurore de mon cœur éteinte pour jamais. Joie, honneur du foj'^er! de ma fille étendue Sur l'autel, et criant vers sa mère éperdue, Tandis que l'égorgeur, impitoyablement, Aux Dieux épouvantés offrait son cœur fumant I Lui, ce père, héritier de pères fatidiques. On ne l'a point chassé des demeures antiques, Les pierres du chemin n'ont pas maudit son nom ! Et j'aurais épargné cette tête? Non, non! Et cet homme, chargé de gloire, les mains pleines De richesses, heureux, vénérable aux Hellènes, •Vivant outrage aux pleurs amassés dans mes yeux, Eût coulé jusqu'au bout ses jours victorieux. Et, sous le large ciel, comme on fait d'un Roi juste. Tout un peuple eût scellé dans l'or sa cendre auguste?

. LES ÉRINNYEà. Î99

Non ! Q.ue nul d'entre vous ne songe à le coucher Sur la pourpre funèbre, au sommet du bûcher! Point de libations, ni de larmes pieuses! Qu'on jette ces deux corps aux bêtes furieuses, Aux aigles que l'odeur conduit des monts lointains. Aux chiens accoutumés à de moins vils festins! Oui ! je le veux ainsi : que rien ne les sépare. Le dompteur d'Ilios et la femme Barbare, Elle, la prophétesse, et lui, l'amant royal. Et que le sol fangeux soit leur lit nuptiali

EURYBATÈS

Tu l'as tuée aussi 1

KLYTAIMNESTRA

Penses-tu que j'hésite?

J'ai tranché le blé mûr et l'herbe parasite. Quant à ses compagnons, complices ou témoins De son crime, ils sont morts. Mais de plus nobles soins Que la vaine terreur d'une foule insensée. Désormais, ô vieillards, agitent ma pensée. Allez ! dites au peuple assemblé tout entier Que le sceptre est aux mains d'un vaillant héritier, Du fils de Thyestès, que j'aime!

TALTHYBIOS

O Dieux! ô Terre 1 Nous, vivre sous les pieds de ce lâche adultère?

POÈMES TRAGiQUES.

Est-ce à la sainte Argos qu'un tel opprobre est dû, Femme ?

EURYBATÈS

Mais le jeune homme indignement vendu, L'enfant d'un noble père et d'une mère impie, Orestès est vivant!

KLYTAIMNESTRA

Qu'il vive, et qu'il expie La honte d'être né de ce sang odieux!

Je consens qu'il grandisse, éloigné de mes 3'eux, Sans patrie et sans nom. C'est assez qu'il respire. L'exil est dur? La mort irrévocable est pire.

TA LT H Y B I O s.

Grands Dieux ! Ton fils aussi, femme, tu le tuerais?

K LY TA I M X E s T R A.

Son père a bien tué ma fille ! Je le hais.

Je hais tout ce qu'aima, vivant, ce Roi, cet homme.

Ce spectre : Hellas, Argos, la bouche qui le nomme.

Le soleil qui l'a vu, l'air qu'il a respiré,

Ces murs que souille encor son cadavre exécré,

Ces dalles que ses pieds funestes ont touchées.

Les armes des héros par ses mains arrachées,

Et les trésors conquis dans les remparts fumants,

Et ce que j'ai conçu de ses embrassements 1

Lus l-RINNYES.

EUR Y BATES

Courons! Crions la mort du Roi. Qu'Argos se lève!

TA LT H Y B I O s.

Il faut saisir la hache et dégainer le glaive,

Et traîner le tyran par les pieds hors des murs !

Les actes les plus prompts, amis, sont les plus sûrs-.

EURYBATES.

Certes! allons! Il faut que la foule accourue Dans ce palais fatal, furieuse, se rue. Hâtons-nous !

K LY TA I M N E s T R A.

C'est assez, vieillards, et tout est bien. L'épouvante est au seuil de chaque citoyen. Le fils de Ihyestès, de l'éclair de sa lance, Sur toute bouche ouverte a cloué le silence. Faites ainsi. Sinon, par l'homme châtié Qui gît là! par les noirs Daimones ! sans pitié Pour votre barbe blanche et pour vos larmes vaines. L'inexorable airain épuisera vos veines : Vous mourrez tous, vieillards! J'en j ure un grand serment.

TALTHYBIOS

Reine Klytaimnestra, tu parles hardiment.

Nous remettons aux Dieux la vengeance prochaine I

EURYBATES.

Mais si la foudre, un jour, sur ton front se déchaîné, Si l'expiation se mesure au forfait, Souviens-toi, femme 1

KLYTAIMNESTRA

Soit! J'en subirai l'effet.

Quittez ce vain souci dont votre âme est chargée. Allez I

Les vieillards sortent.

KLYTAIMNESTRA, seule.

J'aime, je règne! et ma fille est vengée! Maintenant, que la foudre éclate au fond des cieux! Je l'attends, tête haute, et sans baisser les yeuxl

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