‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 46 sur 46 · KLYTAIMNESTRA, ORESTÈS · texte numérisé non relu

KLYTAIMNESTRA, ORESTÈS

ORESTÈS

Reste là 1 Pas un cri, pas un souffle ! Ah ! ah 1 je te tiens, femme I L'heure est venue : il faut que je te parle.

KLYTAIMNESTRA

Infâme Vagabond, que veux-tu? Je ne te connais point. Lâche! que t'ai-je fait?

LES ÉRINNYES. 225

ORESTÈS

Ne serre pas le poing :

Serre les dents plutôt, femme I Ouvre toutes grandes Tes oreilles. Je vais te dire. Tu demandes Qiii je suis! Tu ne sais, et tu ne pressens rien. Et ton cœur est toujours de fer, toujours? C'est bien. Je suis ton fils I

KLYTAIMNESTRA

Mon fils est mort, tais-toi ! Tu railles Affreusement.

Tu m'as porté dans tes entrailles.

Tel que les Dieux et toi l'avez fait, tel qu'il est, Reconnais ton enfant. C'est moi. J'ai bu ton lait. J'ai dormi sur ton sein, et je t'ai dit : « Ma mère ! » O souvenirs, ô jours de ma joie éphémère ! Et toi, tu souriais, m'appelant par mon nom 1

KLYTAIMNESTRA

Dirais-tu vrai, grands Dieux !

N'approche pas, sinon Je te tuerai, sans plus parler ni plus attendre. Écoute ton fils, mère irréprochable et tendre ! Sans respect pour le sang des héros dont je sors,

Tu m'as tout pris, mon nom, mon peuple, mes trésors, La liberté qui fait la moitié de notre âme ! Oui, pour mieux accomplir l'abominable trame, Tu m'as vendu, tu m'as, loin du royal berceau. Dans la fange, ô fureur! jeté comme un pourceau! J'ai ployé sous les coups, j'ai sué sous l'outrage. J'ai troublé l'air du ciel de mes longs cris de rage, J'ai mauditla lumière, et l'ombre, etles Dieux sourds, Et j'ai cent ans, n'ayant vécu que peu de jours ! Mais qu'importe ! Ceci n'estrien. Mes pleurs, mahonte. Et ta haine, et mes maux dont j'ignore le compte, Et l'endurcissement à ton cœur familier. Je te pardonne tout, et veux tout oublier. Ta tête m'est sacrée en ma propre querelle ; Mais l'expiation d'un grand crime est sur elle ! Tu mourras pour cela. Les temps sont révolus.

On ne peut pas tuer sa mère 1

Tu n'es plus Ma mère. C'est un Spectre effrayant qui t'accuse Et qui te juge. Toi, tu te nommes la ruse, La trahison, le meurtre et l'adultère. Il faut Que tu meures! Un Dieu méfait signe d'en haut, Et mon père, du fond de l'Hadès, me regarde Fixement, irrité que la vengeance tarde.

LES ÉRINMYES. 227

Mais, avant de tomber sanglante sous ma main, Parle, apaise l'époux égorgé dans le bain; Car, sur le sable blême où roule le noir Fleuve, Il attend à l'affût son odieuse veuve !

KLYTAIMNESTRA

Respecte, mon enfant, le sein qui t'a nourri !

ORESTÈS

Ne parle pas au fils, femme! parle au mari. Moi je te frapperai, mais lui t'a condamnée.

KLYTAIMNESTRA

C'est l'Érinnys, enfant, sur ta race acharnée, C'est elle, le Daimôn ineffable et sans frein, Par qui ton père est mort sous la hache d'airain. Elle a troublé mon cœur, hélas ! longtemps austère, Et m'a précipitée aux bras de l'adultère. Ce n'est pas moi, c'est elle ! Enfant, qu'ai-je gagné Au meurtre ? Nuit et jour n'en ai-je pas saigné ? Répondez, murs témoins de mes veilles affreuses! Et toi, toujours debout dans mes yeux que tu creuses, Fantôme du héros, image de l'Époux, Réponds! — O mon enfant, j'embrasse tes genoux! Ne verse pas mon sang !

ORESTÈS

As-tu tout dit ?

KLYTAIMNESTRA

Arrière !

Prends garde à toi, si tu n'écoutes ma prière. Crains d'entendre aboyer le troupeau haletant Des Spectres de l'Hadès ! Mon cher fils, un instantl Non ! non ! tu ne veux pas sans doute que je meure... Oh! je voudrais vieillir dans l'antique demeure!

GRE STÈS.

Toi ! tu vivrais ici, toi ! Qu'en diraient les Dieux, Les hommes, la maison, nos enfants, nos aïeux? Il faut mourir, il faut que le sort s'accomplisse. Viens! je vais te coucher auprès de ton complice Qui git là, dans son sang immonde, tel qu'un chien. Désormais, comme hier, son lit sera le tien. ^ Puisque tu l'as aimé, rejoins qui te réclame, Et rentre dans ses bras, afin d'y rendre l'âme ! Hâte-toi, hâte-toi, femme! si tu ne veux Que je te traîne par les pieds ou les cheveux!

KLYTAIMNESTRA

Dieux ! Élektra, ma fille ! Encore une fois, grâce, Mon fils !

ORESTÈS

Je suis aveugle et sourd.

KLYTAIMNESTRA

O monstre 1 ô rac

LES ÉRIN^NYES. 2i^

Horrible ! Je le vois, rien ne le peut toucher, Ce cœur inexorable et dur comme un rocher. Mes supplications, sois content, sont finies... Malheureux ! je te voue aux blêmes Érinnyes, Aux Chiennes de ta mère ! à l'éternel tourment De boire, dans tes nuits d'horreur, mon sang fumant Partout, de l'aube au soir, d'entendre sans relâche Le râle de ta mère, et de fuir comme un lâche, Farouche, pourchassé, misérable et maudit ! Arrête ! attends encor. J'aurai bientôt tout dit. Enfin, oui, sache-le. Que cela t'épouvante Et redouble ta rage... Oui, monstre ! je m'en vante : Le héros qui git là dans son sang m'était cher 1 J'ai tué l'Atréide, et j'ai coupé sa chair Par morceaux ! Seulement ceci me désespère, D'avoir manqué le fils en égorgeant le père !

o RESTÉS se jette sur elle et la tue.

Tiens ! Tiens ! Meurs donc! Assez de hideuses clameurs I

KLYTAIMXESTRA VCCulc Cil chailcellVlt.

C'est fait... Tu m'as tuée... Ah!

Elle tombe. — Se relevant à demi:

Sois maudit!

Elle retombe morte.

Va! meurs 1 Tu souillais l'air sacré que tout homme respire.

ORESTÈS, Le cadavre de Klytaimnestra, ÉLEKTRA.

ÉLEKTRA.

Mon frère, qu'as-tu fait? Horreur! ton crime est pire Que tous les siens... C'était ta mère 1

Grands Dieux! quoi?

Tu pleures cette femme ?

ÉLEKTRA.

Hélas! malheur à toi, Qui m'es horrible et cher! Quel Dieu te l'a livrée, Cette tête effrayante, odieuse et sacrée? O meurtre inexpiable ! ô lamentables coups! Que ne pardonnais-tu, frère? Malheur à nous ! Malheur à toi, c'était ta mère !

Élektra se couvre la tête et s'enfuit.

LES ERINNYES

ORESTÉS, Le cadavre de Klytaimnestra, puis LES Érinnyes.

Eh bien! qu'importe?

J'ai racheté mon sang, et la vipère est morte. Elle empoisonnait tout de sa morsure. Elle a Tué l'homme et vendu l'enfant... Mais la voilà Tranquille maintenant, et pour jamais, je pense. Des équitables Dieux j'attends ma récompense 1

// regarde le cadavre.

Qu'elle est grande ! On dirait qu'elle m'écoute. . . Non ! Je l'ai frappée au cœur, sûrement. L'acte est bon. Justice est faite. Il faut que tout forfait s'expie. Ils siégeaient, triomphants, dans leur puissance impie. Les mains chaudes du meurtre; ils se disaient, contents: « Nous avons tout, le trône et le sceptre éclatants, « Et la vieille maison du roi Pélops ! nous sommes « Les Dynastes d'Argos et les pasteurs des hommes ; « Commandons, aimons-nous, et vivons sans remords.»

Et moi, je viens, je frappe ; et les tyrans sont morts! Maintenant, de ceci j'effacerai les traces : L'une au bûcher funèbre, et l'autre aux chiens voraces. Que le peuple s'empresse à l'Agora ! Demain, Le sceptre paternel brillera dans ma main ; Parmi les Chefs vaillants je m'assoirai, semblable Aux Dieux ; avec le bruit de la mer sur le sable, Heîlas acclamera mon nom, disant : « C'est bien. « Il a vengé son père et reconquis son bien 1 »

Il regarde le cadavre.

Pourquoi ne pas fermer ta sanglante paupière, Cadavre ? Que veux-tu ? Va ! mon cœur est de pierre : Je ne crains rien, j'ai fait pour le mieux. C'est assez 1 Ne me regarde pas de tes yeux convulsés ! Je t'ensevelirai, toi, mes maux, et le reste, Dans l'oubli, comme il sied d'un souvenir funeste. A quoi bon épier mes gestes et mes pas ? Regarde dans l'Hadès, ne me regarde pas !

Il lui ramène sur la face un pan du pèplos. — Tendant les bras vers le tombeau.

Et toi qu'ils ont couché sous ce tertre sans gloire. Père ! monte à travers la nuit immense et noire, Apparais à ton fils qui te venge aujourd'hui ! Il t'appelle, ô chère Ombre ! Entends-le, viens, dis-lui Que devant tous les Dieux du ciel et de l'abîme

LES ÊRINNYES. 253

L'action qu'il a faite est droite et légitime !

Deux Erinnyes se dressent de chaque côté du toni' beau.

Ah! qu'est-ce que cela? D'où viennent celles-ci? Vieilles femmes, parlez : que faites-vous ici ?

Trois Erinnyes apparaissent autour du cadavre.

Encore! Par les Dieux! ces faces de squelettes Pour mordre ont retroussé leurs lèvres violettes. Ah ! Monstres, vous grincez des dents affreusement 1 Arrière !

Les Erinnyes apparaissent de tous côtés.

En vérité, c'est un fourmillement De spectres! et je suis traqué comme une proie! L'épouvante me prend à la gorge, et la broie ! Non, ce n'est point un songe, et je suis là, debout, Éveillé! Malheureux! c'est cela, je sais tout : Ce sont Elles, ce sont les Chiennes furieuses De ma mère!... Pourquoi rester silencieuses? A qui me montrez-vous de vos doigts décharnés, O Louves de l'Hadès? Je vous attends, venez! Vous ne vous trompez pas. C'est moi ! je l'ai frappée! Voyez ce sang. La terre en est toute trempée. Il m'inonde les pieds, il me brûle les mains. Mais, quoi ! vous le savez, ô Monstres inhumains, Elle a tué mon père. Eh bien ! j'ai fait justice: La voici morte. Que l'abime l'engloutisse,

Avec sa trahison, sa haine et sa fureur 1 Ah ! ah ! vous vous taisez, Monstres I

Les Érinnyes se jettent toutes sur lui.

Horreur!

Il s'enfuit. D'autres Érinnyes lui barrent le chemin.

Horreur !

TcABLE

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