LE TALION
Qu'ils râlent, engloutis sous leurs palais fumants ! Et vous, ô morts d'hier, et vous, vieilles victimes, Dans la nuit furieuse, avec des hurlements. Pourchassez-les parmi les épouvantements Éternels de leurs crimes !
Les Roses d'Ispahan
Les roses d'Ispahan dans leur gaine de mousse, Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger Ont un parfum moinsfrais, ont une odeur moins douce, O blanche Leïlah ! que ton souffle léger.
Ta lèvre est de corail, et ton rire léger Sonne mieux que l'eau vive et d'une voix plus douce. Mieux que le vent joyeux qui berce l'oranger, Mieux que l'oiseau qui chante au bord du nid de mousse.
Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse, La brise qui se joue autour de l'oranger Et l'eau vive qui flue avec sa plainte douce Ont un charme plus sûr que ton amour léger I
LES ROSES d'iSPAHAN. 49
O Leïlah ! depuis que de leur vol léger Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce, n n'est plus de parfum dans le pâle oranger, Ni de céleste arôme aux roses dans leur mousse.
L'oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse, Ne chante plus parmi la rose et l'oranger ; L'eau vive des jardins n'a plus de chanson douce, L'aube ne dore plus le ciel pur et léger.
Oh ! que ton jeune amour, ce papillon léger, Revienne vers mon cœur d'une aile prompte et douce, Et qu'il parfume encor les fleurs de l'oranger. Les roses d'Ispahan dans leur gaine de mousse I
L'Holocauste
v-* 'est l'An de grâce mil six cent dix-neuf, le seize
De juillet, en un vaste et riche diocèse
Primatial. Le ciel est pur et rayonnant.
Bourdons et cloches vont sonnant et bourdonnant.
La Ville en fête rit au clair soleil qui dore
Ses pignons, ses hauts toits et son fleuve sonore,
Ses noirs couvents hantés de spectres anxieux.
Ses masures, ses ponts bossus, abrupts et vieux,
Et le massif des tours aux assises obliques
Sous qui hurlaient jadis les hordes catholiques.
Pareil au grondement de l'eau hors de son lit, Un long murmure, fait de mille bruits, emplit Berges et carrefours et culs-de-sac et rue ;
l'holocauste. 51
Et la foule y tournoie et s'y heurte et s'y rue Pêle-mêle, les 5'eux écarquillés, les bras En l'air : moines blancs, gris ou bruns, barbus ou ras, Chaux ou déchaux, ayant capes, frocs ou cagoules, Vieilles femmes grinçant des dents comme des goules. Cavaliers de sang noble, empanachés, pattus, Rogues, caracolant sur les pavés pointus. Dames à jupe roide en carrosses et chaises, Gras citadins bouffis dans la neige des fraises, Avec la rouge fleur des bons vins à la peau, Estafiers et soudards, et le confus troupeau Des manants et des gueux et des prostituées.
Plein de clameurs, de chants d'église, de huées.
De rires, de jurons obscènes, tout cela
Vient pour voir brûler vif cet homme que voilà.
Debout sur le bûcher, contre un poteau de chêne,
Les poings liés, la gorge et le ventre à la chaine,
Dans sa gravité sombre et son mépris amer
Il regardait d'en haut cette mouvante mer
De faces, d'yeux dardés, de gestes frénétiques ;
Il écoutait ces cris de haine, ces cantiques
Funèbres d'hommes noirs qui ven-aient, deux à deux,
Enfiévrés de leur rêve imbécile et hideux.
Maudire et conspuer par delà l'agonie
Et de leurs sales mains souffleter son génie,
Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux
Ils le mangeaient déjà, comme eussent fait des loups.
Et la honte d'être homme aussi lui peignait l'âme. Soudainement, le bois sec et léger prit flamme, Une langue écarlate en sortit, et, rampant Jusqu'au ventre, entoura l'homme, comme un serpent. Et la peau grésilla, puis se fendit, de même Qu'un fruit mûr ; et le sang, mêlé de graisse blême, Jaillit; et lui, sentant mordre l'horrible feu. Les cheveux hérissés, cria : — Mon Dieu! mon Dieu! — •
Un moine, alors, riant d'une joie effroyable, Glapit : — Ah! chien maudit, bon pour lesdentsdu Diablel Tu crois donc en ce Dieu que tu niais hier? Va! cuis, flambe et recuis dans l'éternel Enfer 1 —
Mais l'autre, redressant par-dessus la fumée Sa dédaigneuse face à demi consumée Qui de sueur bouillante et rouge ruisselait, Regarda l'être abject, ignare, lâche et laid. Et dit, menant à bout son héroïque lutte :
— Ce n'est qu'une façon de parler, vile brute 1 —
Et ce fut tout. Le feu le dévora vivant. Et sa chair et ses os furent vannés au vent.
-tsi»-
La Chasse de l'Aigle
L< 'aigle noir aux yeux d'or, prince du ciel mongol, Ouvre, dès le premier rayon de l'aube claire, Ses ailes comme un large et sombre parasol.
Un instant immobile, il plane, épie et flaire. Là-bas, au flanc du roc crevassé, ses aiglons Érigent, affamés, leurs cous au bord de l'aire.
Par la steppe sans fin, coteau, plaine et vallons, L'œil luisant à travers l'épais crin qui l'obstrue. Pâturent, çà et là, des bardes d'étalons.
L'un d'eux, parfois, hennit vers l'aube; l'autre rue; Ou quelque autre, tordant la queue, allègrement, Pris de vertige, court dans l'herbe jaune et drue.
La lumière, en un frais et vif pétillement. Croît, s'élance par jet, s'échappe par fusée, Et l'orbe du soleil émerge au firmament.
A l'horizon subtil où bleuit la rosée,
Morne dans l'air brillant, l'aigle darde, anxieux,
Sa prunelle infaillible et de faim aiguisée.
Mais il n'aperçoit rien qui vole par les cieux. Rien qui surgisse au loin dans la steppe aurorale. Cerf ni daim, ni gazelle aux bonds capricieux.
II fait claquer son bec avec un âpre râle;
D'un coup d'aile irrité, pour mieux voir de plus haut.
Il s'enlève, descend et remonte en spirale.
L'heure passe, l'air brûle. Il a faim. A défaut De gazelle ou de daim, sa proie accoutumée, C'est de la chair, vivante ou morte, qu'il lui faut.
Or, dans sa robe blanche et rase, une fumée Autour de ses naseaux roses et palpitants. Un étalon conduit la hennissante armée.