‹ Œuvres de Leconte de Lisle (volume 2)Chapitre 10 sur 46 · LA CHASSE DE LAIGLE · texte numérisé non relu

LA CHASSE DE LAIGLE

Quand il jette un appel vers les cieux éclatants, La harde, qui tressaille à sa voix fière et brève, Accourt, l'oreille droite et les longs crins flottants.

L'aigle tombe sur lui comme un sinistre rêve,

S'attache au col troué par ses ongles de fer

Et plonge son bec courbe au fond des yeux qu'il crève.

Cabré, de ses deux pieds convulsifs battant l'air, Et comme empanaché de la béte vorace, L'étalon fuit dans l'ombre ardente de l'enfer.

Le ventre contre l'herbe, il fuit, et, sur sa trace, Ruisselle de l'orbite excave un flux sanglant ; Il fuit, et son bourreau le mange et le harasse.

L'agonie en sueur fait haleter son flanc ; Il renâcle, et secoue, enivré de démence, Cette grande aile ouverte et ce bec aveuglant.

Il franchit, furieux, la solitude immense, S'arrête brusquement, sur ses jarrets ployé, S'abat et se relève et toujours recommence.

Puis, rompu de l'effort en vain multiplié,

L'écume aux dents, tirant sa langue blême et rêche,

Par la steppe natale il tombe foudroyé.

Là, ses os blanchiront au soleil qui les sèche; Et le sombre Chasseur des plaines, l'aigle noir. Retourne au nid avec un lambeau de chair fraîche.

Ses petits affamés seront repus ce soir.

La Résurrection d'Adonis

L( 'Aurore désirée, ô filles de B3'blos, A déployé les plis de son riche péplos! Ses yeux étincelants versent des pierreries Sur la pente des monts et les molles prairies, Et, dans l'azur céleste où sont assis les Dieux, Elle rit, et son vol, d'un souffle harmonieux. Met une écume rose aux flots clairs de l'Oronte. O vierges, hâtez -vous! Mêlez d'une main prompte, Parmi vos longs cheveux d'or fluide et léger, Le myrte et le jasmin aux fleurs de l'oranger, Et, dans l'urne d'agate et le creux térébinthe. Le vin blanc de Sicile au vin noir de Korinthe.

O nouveau-nés du jour, par mobiles essaims. Effleurez, Papillons, la neige de leurs seins 1 Colombes, baignez-les des perles de vos ailes 1 Rugissez, ô Lions! Bondissez, ô Gazelles! Vous, ô Lampes d'onyx, vives d'un feu changeant, Parfumez le parvis où sur son lit d'argent Adonis est couché, le front ceint d'anémones 1 Et toi, cher Adonis, le plus beau des Daimones, Que l'ombre du Hadès enveloppait en vain, Bien-aimé d'Aphrodite, ô Jeune homme divin. Qui sommeillais hier dans les Champs d'asphodèles l Adonis, qu'ont pleuré tant de larmes fidèles Depuis l'heure fatale où le noir Sanglier Fleurit de ton cher sang les ronces du hallier ! Bienheureux Adonis, en leurs douces caresses Les vierges de Byblos t'enlacent de leurs tresses ! Éveille-toi, souris à la clarté des cieux, Bois le miel de leur bouche et l'amour de leurs yeux !

Les Siècles maudits

iJiDEUx siècles de foi, de lèpre et de famine, Que le reflet sanglant des bûchers illumine! Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal, Où le Jacque en haillons, plus vil que l'animal, Geint lamentablement '•■x pitoyable vie!

Siècles de haine atroce et jamais assouvie, Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos Qui ne laissent ouïr les cris ni les sanglots. Le vieux juif, pieds et poings ferrés, et qu'on édente Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente! Siècles de ceux d'Albi scellés vifs dans les murs, Et des milliers de harts d'où les pendus trop mûrs

6o POÈMES TRAGIQtJES.

Quand le vent de l'hiver les heurte et les fracasse, Encombrent les chemins de quartiers de carcasse, Avec force corbeaux battant de l'aile autour 1 Siècles du noble sire aux aguets sur sa tour, Éperonné, casqué, prêt à sauter en selle Pour couper au marchand la gorge et l'escarcelle, Et rendant grâce aux Saints si les ballots sont lourds De brocarts d'Orient, de soie et de velours! Siècles des loups -garous hurlant dans les bruyères, Des Incubes menant la ronde des sorcières Par les anciens charniers où dansent alternés Les feux blêmes qui sont âmes des morts damnés! Siècles du goupillon, du froc, de la cagoule. De l'estrapade et des chevalets, où la Goule Romaine, ce vampire ivre de sang humain. L'écume de la rage aux dents, la torche en main, Soufflant dans toute chair, dans toute âme vivante. L'angoisse d'être au monde autant que l'épouvante De la mort, voue au feu stupide de l'Enfer L'holocauste fumant sur son autel de ferl Dans chacune de vos exécrables minutes, O siècles d'égorgeurs, de lâches et de brutes, Honte de ce vieux globe et de l'humanité, Maudits, soyez maudits, et pour l'éternité I

UOrbe d'or

L'orbe d'or du soleil tombé des deux sans bornes S'enfonce avec lenteur dans l'immobile mer, Et pour suprême adieu baigne d'un rose éclair Le givre qui pétille à la cime des mornes.

En un mélancolique et languissant soupir.

Le vent des hauts, le long des ravins emplis d'ombres,

Agite doucement les tamariniers sombres

Où les oiseaux siffleurs viennent de s'assoupir.

Parmi les caféiers et les cannes mûries, Les effluves du sol, comme d'un encensoir, S'exhalent en mêlant dans le souffle du soir A l'arôme des bois l'odeur des sucreries.

Une étoile jaillit du bleu noir de la nuit, Toute vive, et palpite en sa blancheur de perle; Puis la mer des soleils et des mondes déferle Et flambe sur les flots que sa gloire éblouit.

Et l'âme, qui contemple, et soi-même s'oublie Dans la splendide paix du silence divin, Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vain, En un rêve éternel s'abîme ensevelie.

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Le Chapelet des Mavromikhalis

Les Mavromikhalis, les aigles du vieux Magne, Ont traqué trois cents Turks dans le défilé noir, Et, de l'aube à midi, font siffler et pleuvoir Balles et rocs du faite ardu de la montagne.

L'amorce sèche brûle et jaillit par éclair D'où sort en tournoyant la fumerolle grêle ; L'écho multiplié verse comme une grêle Les coups de feu pressés qui crépitent dans l'air.

Une acre odeur de poudre et de chaudes haleines S'exhale de la gorge étroite aux longs circuits Qui mêle, en un vacarme enflé de mille bruits, Le blasphème barbare aux injures hellènes :

64 POÈMES TR AGI Q.UE s.

—Saint Christ! — Allah ! Chacals ! — Porcs sans prépucel— Crache ton âme infecte au Diable qui la happe 1 — A l'assaut ! Que pas un de ces voleurs n'échappe 1 Sus! La corde et le pal à ces chiens de Chrétiens! —

Arrivez, mes agneaux, qu'on vous rompe les côtes! —

Tels les rires, les cris, les exécrations.

Râles de mort, fureurs et détonations

Vont et viennent sans fin le long des parois hautes.

Et tous les circoncis, effarés et hurlants, Parmi les buissons roux et les vignes rampantes Montent, la rage au ventre, et roulent sur les pentes, Et s'arrachent la barbe avec leurs poings sanglants.

Les femmes du Pyrgos, en de tranquilles poses. D'en haut, sur le massacre ouvrent de larges j'eux, Tandis que leurs garçons font luire, tout joyeux. Leurs dents de jeunes loups entre leurs lèvres roses.

Par la Vierge ! la chose est faite. Le dernier Des Turks crève, le poil roidi sur sa peau rêche. Les oiseaux carnassiers, gorgés de viande fraîche. Deviendront gras à lard dans ce riche charnier.

— Alerte! tranchez-moi ces crânes d'infidèles, Dit le Chef. En guirlande à mon mur clouez-les. Ce sera le plus beau de tous mes chapelets. Et j'y ferai nicher les bonnes hirondelles 1 —

LE CIIAfELET DES M A V R O M I K II A L I S. 6$

Pendant bien des étés, bien des mornes hivers. Le roi du Magne a vu, le long de sa muraille, Ces têtes, dont la peau se dessèche et s'éraille, Blanchir, chacune au clou qui s'enfonce au travers.

Depuis, tous sont morts, lui, ses enfants et ses proches, Par la balle ou le sabre, ou vaincus ou vainqueurs. Leur souvenir farouche emplit les jeunes cœurs. Et leurs spectres, la nuit, hantent les sombres roches.

C'étaient des hommes durs, violents et hardis, Apres à la vengeance, orgueilleux de leur race. Ne sachant demander merci, ni faire grâce. Et, pour cela, certains d'aller en Paradis.

Au rebord du ravin abrupt et sans issue. Sous la ronce, au milieu des sauvages mûriers, L'ancien Pyrgos, gercé par les ans meurtriers, Dresse encore sa masse ébréchée et moussue.

Les crânes turks, autour, luisent comme des lys ; Et le berger, vêtu de sa cotte de laine. Qui paît ses moutons noirs au-dessus de la plaine, Sourit au Chapelet des Mavromikhalis.

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Épiph

anie

Cl LE passe, tranquille, en un rêve divin,

Sur le bord du plus frais de tes lacs, ô Norvège I

Le sang rose et subtil qui dore son col fin

Est doux comme un rayon de l'aube sur la neige.

Au murmure indécis du frêne et du bouleau, Dans l'étincellement et le charme de l'heure. Elle va, reflétée au pâle azur de l'eau Qu'un vol silencieux de papillons effleure.

Quand un souffle furtif glisse en ses cheveux blonds, Une cendre ineffable inonde son épaule; Et, de leur transparence argentant leurs cils longs, Ses yeux ont la couleur des belles nuits du Pôle»

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