SUR UN GROUPE DU STATUAIRE E. CHRISTOPHE
ITIeureux qui, possédant la Chimère éternelle, Livre au Monstre divin un cœur ensanglanté. Et savoure, pour mieux s'anéantir en elle, L'extase de la mort et de la volupté Dans l'éclair d'un baiser qui vaut l'éternité I
Wë^
Le Dernier des Maourys
V^ ETAIT un soir du monde austral océanique. Ecarlate, à demi baigné des flots dormants, Le soleil flagellait de ses rayonnements Les longues houles d'or de la Mer Pacifique.
Les lames, tour à tour, et près de s'assoupir, A travers le corail des récifs séculaires. S'en venaient, le marbrant de leurs écumes claires. S'éteindre sur le sable en un grave soupir.
Or, ce soir-là, tandis que, rose sur les cimes, La lumière laissait la nuit, par bonds croissants. Escalader les monts de versants en versants, Sur le roc qui longeait la mer nous nous assîmes.
6o DERNIERS POÈMES,
Le ciel, dans le silence et dans la majesté, Planait sur le désert de l'Océan paisible, Et déjà la lueur de la lune invisible Tremblait à l'Orient vaguement argenté.
Osseux, le front strié de creuses rides noires, Tatoué de la face à ses maigres genoux, Le vieux Chef dilatait ses yeux jaunes sur nous, Assis sur les jarrets, les paumes aux mâchoires.
Un haillon rouge autour des reins, ses blanches dents De carnassier mordant la largeur de sa bouche. On eût dit une Idole inhumaine et farouche Qui rêve et ne peut plus fermer ses yeux ardents.
A la rigidité rugueuse de ce torse Labouré de dessins l'un à l'autre enlacés. On sentait que le poids de tant de jours passés L'avait pétrifié sans en rompre la force.
Tel, inerte, il songeait silencieusement. Puis enfin, retroussant sa lèvre avec un râle. Il se mit à parler d'une voix gutturale, Apre comme l'écho d'un fauve grondement :
— Voyez ! Le monde est grand. La terre est-elle pleine Où vos pères sont morts, où vos enfants sont nés ? Fuyez-vous, par la faim sans trêve aiguillonnés. De l'aurore au couchant, blêmes et hors d'haleine ?
LE DERNIER DES MAOURYS. 6l
Non ! Mais l'essaim vorace, impossible à saisir, Des moustiques vibrant dans la nuit lourde et chaude, Moins avide que vous, se multiplie et rôde; Vos cœurs sont consumés d'un éternel désir.
Écoutez, Blancs! Ma race était l'antique aïeule Des hommes qu'autrefois, loin du soleil levant, Nos Dieux avaient portés sur les ailes du vent Dans l'Ile solitaire où la foudre errait seule.
Le divin Mahouï, de son dos musculeux,
Y remuait encor'les montagnes surgies
Et dans leurs cavités soufflait ses énergies
Qui flamboyaient d'en haut sur leurs abîmes bleus.
Et les temps s'écoulaient, et, de la base au faîte. Le bloc géant, couvert d'écume et de limons, Fut stable, et les forêts verdirent sur les monts, Et le Dieu s'endormit, son œuvre étant parfaite.
Il s'endormit dans Pô, la noire Nuit sans fin. D'où vient ce qui doit naître, où ce qui meurt retombe Ombre d'où sort le jour, l'origine et la tombe. Dans l'insondable Pô, le Réservoir divin.
Et, palpitants, éclos de la chaleur féconde, Les germes de la. Vie, épars au fond du sol, Pour semer leurs essaims vagabonds à plein vol, Ouvrirent par miJ]]>rs 1p<;pntrn;npg ^i^ ^y|nnriA
Et mes pères anciens, les braves Maourys, Vers le jeune soleil faisant vibrer leurs flèches, Se couchèrent joyeux au bord des sources fraîches Qui chantaient, ruisselant sur les coteaux fleuris.
Bien des soleils sont morts dans ma vieille prunelle Depuis que je suis né, là-bas, sous d'autres cieux. Sur la côte orageuse où les os des aïeux Dorment, bercés au bruit de la mer éternelle.
Au fond des bois, enfants d'un immuable été. Sur les sommets baignés de neiges et de flammes. Hardi nageur riant du choc des hautes lames. J'ai grandi dans ma force et dans ma liberté.
Le mâle orgueil de vivre emplissait ma poitrine, Et sans m'inquiéter du fugitif instant.
Je sentais s'élargir dans mon cœur palpitant Le ciel immense avec l'immensité marine.
Qu'ils étaient beaux, ces jours qui ne me luiront plus, Où j'ai mangé la chair et bu le sang des braves. Moi, Chef des chefs, servi par un troupeau d'esclaves Dans la hutte où pendaient cent crânes chevelus !
Je les avais tranchés, en face, homme contre homme, Ces crânes de guerriers, dans mes jours triomphants, Pour que le fier esprit qui les hantait vivants Me fît un des meilleurs parmi ceux qu'on renomme.