LE DERNIER DES MAOURYS
Car afin d'agrandir et de hausser leur cœur, Nos vaillantes tribus luttaient, pleines de joie, Et le vaincu, conquis comme une noble proie. De sa chair héroÏLpe engraissait le vainqueur.
Mais la lumière tombe aux nuits Occidentales ; Toute gloire éclatante a de mornes revers ; Les Dieux trahissent l'homme, et les Esprits pervers Déchaînent le torrent de nos heures fatales.
Or, mille Maourys de l'Ile aux pics neigeux, Jaloux de notre gloire et de nos champs prospères, Pour s'emparer du sol hérité de nos pères Eranchircnt une nuit le détroit orageux.
Nous fîmes vaillamment, et le combat fut rude. On brisa bien des os, on rompit bien des cous. Avant que ma tribu, sous l'averse des coups, Dût céder à l'assaut de cette multitude.
Donc, furieux, le cœur saignant, à bout d'efforts. Acculé sur les rocs qui hérissent la côte, Avec deux cents guerriers, par la mer vaste et haute J'ai fui vers l'Orient, où va l'âme des morts.
Entassant jusqu'au bord des pirogues couplées Vivres, silex tranchants, lances à pointes d'os. Esclaves pagayeurs, enfants liés au dos Des femmes qui hurlaient, d'épouvante affolées ;
Loin de l'Ile natale emportés à jamais Dans l'horreur de l'espace infranchissable et sombre, Nous allions, et les Dieux qui nous chassaient dans l'ombrt A nos clameurs d'angoisse étaient sourds désormais.
Onze fois le soleil illumina la nue, Onze fois l'ombre épaisse enveloppa les cieux Tandis que nous voguions au hasard, anxieux Du pays d'où jadis notre race est venue.
La faim, la soif, l'ardeur des midis aveuglants Toidaient et déchiraient nos chairs et nos entrailles, Et nous buvions le sang des dernières batailles Qui, rouge et tiède encor, ruisselait de nos flancs.
Battus et flagellés par la bave écumante Que vomissait la gueule effroyable des flots. Mêlant nos cris de guerre à leurs stridents sanglots, Nous nagions, pleins de rage, à travers la tourmente.
Atouas ! Dieux jaloux de mon passé si beau 1 O traîtres et maudits ! Mieux eût valu peut-être, Expirant sur le sol sanglant qui me vit naître. Choisir le noble sein des braves pour tombeau.
Enfin, h l'horizon des grandes Eaux salées. Quand la brume nocturne un matin s'envola, Brusquement apparut la terre où nous voilà, Avec ses lon^s récifs, ses rocs et ses vallées.