‹ Œuvres de Leconte de LisleChapitre 46 sur 88 · DEUXIEME PARTIE. II · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE. II

Ce fils qu'on m'a ravi, quand il naissait à peine,

Et déjà revêtu de beauté surhumaine!

Hélas I II souriait, confiant et joyeux;

La splendeur paternelle éclatait dans ses yeux,

Et j'oubliais ma honte en baisant son visage I

Mais, une sombre nuit, dans la grotte sauvage,

Il me fut enlevé par les bêtes des bois.

Sans doute 1 Et je l'ai vu pour la dernière foisi

LE VIEILLARD

0 malheureuse enfant d'Érékhthée, ô Maîtresse, Que ne puis-je apaiser ta profonde détresse I Mais il te faut subir un mal immérité : Ce que veulent les Dieux ne peut être évité.

KRÉOUS A.

Quoi, vieillard 1 je verrais, d'une âme lâche et vile, Cet Étranger, siégeant, sceptre en main, dans ma Ville, Insulter à mon fils qui n'a point de tombeau Et mêler à ma race antique un sang nouveau I Non! C'est à toi, plutôt, de seconder ma haine. Non! Que l'Étranger meure, ou je ne suis plus Reine, Ou, livrant ta vieillesse ingrate aux longs remords. Je rejoins mes aïeux et mon fils chez les morts!

LE VIEILLARD

Par l'Immortel et l'homme à la fois outragée, Reine, rassure-toi, car tu seras vengée. L'âge a courbé ma tête et rompu ma vigueur,

120 L APOLLONIDE.

Mais la neige des ans n'a point glacé mon cœur. J'irai dans cette tente où le festin s'apprête, Et là, d'une main sûre, et dévouant ma tête, Parmi les coupes d'or, les danses et les chants. J'abattrai sur son front la hache aux deux tranchants.

KRÉOUSA.

Ta main pourrait trembler. Non, point de violence, Vieillard ! Usons plutôt de ruse et de silence.

LE VIEILLARD

Femme, ton cœur faiblit !

KRÉOUSA.

J'ai de plus sûrs moyens.

Écoute donc. Tu sais, par les récits anciens. Que la grande Pallas, dans le temps de mes pères, Tua Gorgô, le Monstre aux cheveux de vipères?

LE VIEILLARD

Certes.

KRÉOUSA.

Vois cet anneau que Pallas a donné A mon illustre aïeul. Le sang empoisonné Du Monstre est contenu dans cet or. Qu'il s'en mêle Une goutte au vin pur dont la coupe étincelle, Qu'elle effleure sa lèvre, et l'éclair, dans les cieux. Est moins prompt que la mort qui fermera ses yeuxl

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