‹ Œuvres de Leconte de LisleChapitre 45 sur 88 · SCÈNE PREMIÈRE KRÉOUSA, UN VIEILLARD · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE KRÉOUSA, UN VIEILLARD

KRÉOUSA.

O vieillard, serviteur de l'antique Maison De mes pères, les Dieux ont troublé ma raison, Et d'un âpre chagrin mon âme est tourmentée. Viens, approche, entends-moi, sage ami d'Érékhthée : Conseille ma douleur et sache me venger!

LE VIEILLARD

Do quel outrage, enfant? De qui?

KRÉOUSA.

De l'Etranger, De Xouthos, d'Apollon I Tous m'ont trahie! Écoute,

ii6 l'.vpollonide.

Vieillard. Mes longs ennuis, tu les connais sans doute. Epouse sans enfants, Reine sans héritier, Je craignais que la mort ne tarît tout entier Le sang de mes aïeux dans mes stériles veines; Mais les Dieux, devant qui mes larmes étaient vaines, Me rendaient vénérable à mes peuples, et tous M'honoraient à l'égal de mon royal Epoux. Maintenant, sache-le, ma honte est assurée; Xouthos en a reçu la promesse sacrée ; Je n'ai plus d'espérance, et les Dieux ont rendu Au père clandestin un lils longtemps perdu.

LE VIEILLARD

Certes, dans Athèna la rumeur est venue Qu'un beau jeune homme, né d'une mère inconnue, Fut nourri par le Dieu de l'antre Pythien, Qu'il est fils de Xouthos.

KRÉOUSA.

Vieillard, mais non le mien]

LE VIEILLARD

Cette joie, ô ma fille, hélas ! te fut ravie De voir ainsi renaître et refleurir ta vie. Nous savons tes douleurs : tu n'as pas eu d'enfant.

KRÉO USA.

Je te le dis, la honte en vain me le défend...

O souvenir cruel d'une ivresse éphémère !

Par le crime d'un Dieu dès longtemps je suis mère !

DEUXIKME PARTIE. II7

LE VIEILLARD

O fille d'Érékhthée, ô Reine, que dis-tu?

Non! Ton cœur a gardé l'infaillible vertu,

Et des mots insensés sont tombés de ta bouche.

KRÉO USA.

Je n'ai dit que trop vrai, par le Hadès farouche,

Et par mes pleurs, hélas ! J'en atteste l'Archer

Céleste, et toi, cher fils, qu'il me vint arracher.

Quand je dormais auprès de ta grâce fleurie!

Peut-être, ô mon enfant, seul, sans nom, sans patrie,

Gémis-tu, vagabond, par la pluie et le vent.

Sur la terre Barbare ou sur le flot mouvant ;

Ou, pour toujours, le long des trois Fleuves funèbres.

Chère âme, habites-tu les muettes ténèbres.

Tandis qu'un plus heureux, qui n'est pas de mon sang.

Prend ton sceptre et jouit du jour éblouissant!

LE VIEILLARD

Malheureuse! Où ce fils a-t-il vu la lumière? Quel est ce Dieu fatal et sourd à ta prière? Parle, et, bien que cruel, ô Reine, pour tous deux. Confie à mon amour ce secret douloureux.

STROPHE

De ses ceintures longtemps closes L'aube faisait pleuvoir ses roses

ii8 i/apollonide.

Au ciel étincelant et frais ; Le vent chantait sur la colline ; Les lys que la rosée incline Parfumaient d'une odeur divine L'air léger que je respirais.

ANTISTROPHE

J'allais, foulant les herbes douces, Eveillant l'oiseau dans les mousses Avec mes rires ingénus; J'entrelaçais en bandelette L'hyacinthe et la violette; Dans l'eau vive qui les reflète Je baignais mes pieds blancs et nus.

ÉPÔDE.

Et tu survins alors, ô Roi des Piérides,

Ceint du fatidique laurier!

Terrible et beau, pareil au chasseur meurtrier

Qui poursuit les biches timides, Apollon I Apollon 1 ô ravisseur impur ! Tu m'emportas mourante au fond de l'antre obscur.

Suspendue à tes mains splendides!

LE VIEILLARD

O douleur!

KRÉOUSA.

Et c'est là, dans ce funeste lieu, Que j'enfantai ce fils né de l'amour d'un Dieu,

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