‹ Œuvres de Leconte de LisleChapitre 76 sur 88 · PREMIÈRE STATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE STATION

Tu gardais dans ton cœur ses divines paroles,

Songeais-tu que ce cœur, dans la haine affermi,

S'éloignerait si tôt de ton céleste ami !

O foule ingrate et vile, ô race sans mémoire.

Les démons de l'Enfer à peine l'ont pu croire,

Quand, le voyant couvert d'opprobre et châtié.

Furieuse, tu dis : — Qu'il soit crucifié !

Mort au Nazaréen ! Que par delà la tombe

Sur nous et nos enfants son sang maudit retombe ! —

Et ton souhait farouche, emporté par le vent.

S'élança pour jamais aux pieds du Dieu vivant !

Devant ce Dieu, par qui ton arrêt se décide.

Ta parole fut vraie, ô peuple déicide !

Marqué comme Caïn d'un stigmate éternel.

Comme le sable en proie aux tempêtes du ciel.

Dans l'espace et le temps, de rivage en rivage.

Tu fuiras, entraîné par un torrent d'orage;

Et sur tous tes chemins, dans tes nuits et tes jours.

Ce sang que tu maudis t'inondera toujours!

Tu le verras pleuvoir sans trêve et sans mesure.

Comme un jaillissement d'une large blessure;

Comme un râle arraché par le fer meurtrier,

Des bouts de l'univers tu l'entendras crier;

Le sol s'indignera de conserver ta trace,

Et l'homme avec horreur détournera sa face !

Et toi, qui, te lavant les mains, crus à jamais T'être purifié du sang que tu livrais,

Va! tu te plongerais, ivre de ta démence,

Dans la flamme infernale ou dans la mer immense.

Que désormais, Romain ! les siècles qui naîtront

Se souviendront d'un lâche et te connaîtront!

Et quand, cherchant l'oubli comme un dernier refuge,

Tu verras resplendir la droite de ton Juge;

Quand ton iniquité, te pénétrant d'effroi.

Se dressera, vivante et morne, devant toi ;

Puisque, au supplice infâme abandonnant le Juste,

Tu souillas sans remords la conscience auguste.

Rien, rien n'aura lavé, ni l'onde ni le feu.

Tes misérables mains rouges du sang d'un Dieu !

Jésus est chargé de sa Croix.

ux jours libérateurs où l'Ange, ceint du glaive, Frappait l'Assyrien dans l'orgueil de son rêve. Et prodiguait la chair des guerriers aux vautours, Jérusalem montait au sommet de ses tours ; Et voyant, par milliers, cette armée inhumaine. Semblable aux épis mûrs, joncher au loin la plaine. Et dans un tourbillon les chevaux effarés, Hennissants, entraîner les chars désemparés; La cité de David, joyeuse et hors des tentes, Triomphait et poussait des clameurs éclatantes !

L'Ange exterminateur a-t-il, comme autrefois.

D'un vertige de mort saisi le cœur des rois,

Et, pour glorifier la race bien-aimée,

Éteint dans une nuit la rumeur d'une armée?

Non! si Jérusalem exhale un cri joyeux.

C'est que le Fils de l'homme agonise à ses yeux ;

C'est que, multipliant l'outrage et l'anathème.

Elle peut désormais le frapper elle-même, Et, l'entraînant ainsi de douleurs en douleurs, Le clouer au gibet entre les deux voleurs !

O Christ ! tu vas enfin épuiser ton calice 1 Et ployé, chancelant sous l'arbre du supplice. Par l'ardeur du soleil et les sentiers pierreux. Tu vas suivre, pieds nus, ton chemin douloureux ! Qu'il sera long. Seigneur, et qu'il sera terrible Ce chemin qui conduit à ta mort impossible ! O Rédempteur, pour qui les siècles sont un jour, Ce jour va contenir ^es siècles à son tour ! Que d'angoisses encor t'attendent au passage ! Oh! que de pleurs amers vont brûler ton visage! Abandonné du monde et du ciel, ô Seigneur, Combien tu vas saigner dans ta chair et ton cœur; Combien, toujours percé d'une atteinte plus sûre, Chaque pas va rouvrir et creuser ta blessure !

Mais, ô Verbe infini, ce mal immérité.

Tu l'as voulu subir de toute éternité !

En déroulant des cieux les tentures sublimes.

En versant l'Océan dans ses larges abîmes.

Immuable, absolu, d'éclairs environné.

Tu rachetais dès lors le monde nouveau-né !

L'homme à peine échappait à la main créatrice,

Que ton amour pour lui s'offrit en sacrifice :

Tu pardonnais déjà quand tu pouvais punir;

Et, lavant de ton sang ses forfaits à venir.

Pour le guider parmi les ombres de la terre, Tu fis briller ta Croix dans sa nuit solitaire 1

Vers la gloire éternelle où tu seras demain, Suis donc, ô Rédempteur, ton sublime chemin ! Et, d'instants en instants, sous le ciel implacable. Si ton corps abattu cède au poids qui l'accable, Divin Martyr, en qui pleure l'humanité, Ta seule patience égale ta bonté, Et le torrent d'amour qui jaillit de ton âme T'emportera vivant sur la colline infâme !

Jésus tombe sous le poids de la Croix.

v^ vous qui, voyageant d'un vol mystérieux De l'homme au Créateur et de la terre aux cieux, Allumez les soleils et chantez dans l'espace, Esprits d'amour, Esprits de sagesse et de grâce, Du cœur de Jéhovah rayons puissants et doux. De vos sphères de flamme. Esprits, inclinez-vous ! Désormais, sans troubler l'impassible harmonie. Chaque univers, bercé sur sa courbe infinie. De l'ordre primitif ne s'écartera pas : Un plus sacré devoir vous appelle ici-bas. Frémissez de pitié, de respect, d'épouvante ! Lui, que vous adoriez 1 la Parole vivante. Le Sauveur annoncé par d'infaillibles voix, Succombe, haletant, pour la première fois I Couronné de mépris, résigné sous l'injure, Il s'avançait, portant la croix massive et dure, Comme Isaac, jadis, aux cimes du rocher. Le fer de l'holocauste et le bois du bûcher;

Et voici que le sang dans ses veines se fige ;

Sa tôte tourbillonne et s'emplit de vertige;

D'une sueur de mort les cheveux inondés,

Il défaille et chancelle 1 Oh 1 venez, descendez,

Anges consolateurs des misères mortelles.

Abritez votre Dieu de l'ombre de vos ailes,

Soulevez son front pâle, et sur ses pieds blessés.

Pleurez, divins amis, et les rafraîchissez !

Mais non! restez aux cieuxl De sa douleur féconde,

Anges, vous le savez, sort le salut du monde,

Et nul de vous jamais ne pourrait épuiser

Ce sang dont l'univers se verra baptiser!

Bientôt, l'Eglise aussi, selon le rite antique. Comme une veuve assise au foyer domestique, Gémissant, et pleurant l'Epoux mort dans ses bras, Défaillira tremblante, à ses premiers combats. Ses enfants éplorés, se pressant autour d'elle. Partageront les maux de leur mère immortelle. Qui tournera, le cœur plein d'un seul souvenir. Ses regards incertains vers le sombre avenir; Et, sur le seuil désert croyant toujours entendre Du Bien-Aimé la voix consolatrice et tendre. Toujours désabusée, et le front dans la main, Dira : Veillons encore 1 II reviendra demain.

Espérance sacrée ! Il reviendra sans doute ! Il se penche vers toi de l'éternelle voûte, 11 te voit, il te guide, et, comme il est écrit,

Te donne sans retour sa force et son esprit ! Comme la cendre au vent se disperse et s'envole, Les siècles passeront, mais non point sa parole; Et contre sa Maison divine désormais Les portes de l'Enfer ne prévaudront jamais. Relève-toi! reprends ton fardeau, noble veuve! Sois prête à triompher d'une plus rude épreuve, Marche, Eglise de Dieu ! Le monde est orphelin, Prends -le comme un enfant dans ta robe de lin. Et, par les durs sentiers où ton sang pur ruisselle. Ramène sa famille à l'Epoux qui t'appelle !

QUATRIEME STATION Jésus rencontre sa Mère.

lELLE qui, dans l'amour purifiant son cœur, Répandit le parfum sur les pieds du Sauveur, Et qui les essuya de ses tresses pieuses ; Et Marthe et Salomé, tristes et soucieuses. Pour retrouver le Maître absent et regretté Accompagnaient Marie à travers la cité ; Et la Vierge, livrée à de vagues alarmes. Cherchait son Fils divin en comprimant ses larmes.

Soudain, parmi les flots du peuple furieux, Elle voit, accablé du faix injurieux.

Pâle et meurtri, menant ses propres funérailles. Son Fils, ce fruit sacré qu'ont porté ses entrailles, Le Rédempteur du monde! Elle hâte ses pas Et tombe demi-morte en lui tendant les bras.

Et Lui,' la contemplant ainsi, versa sur elle Une larme d'adieu, déchirante et mortelle,

Une larme suprême où son cœur épuisé Mit tout le désespoir de tant d'amour brisé ; Et, soulevant sa croix avec son deuil immense, Il reprit son chemin de douleur en silence ; Et sa Mère gisait, froide, blanche, l'œil clos, Les cheveux dénoués j et, poussant des sanglots, Celles qui la suivaient depuis la Galilée Pressaient contre leur sein la Vierge immaculée.

Ahl de sa tige d'or quand cette Fleur du ciel

Tomba pour embaumer les vallons d'Israël,

Que les vents étaient doux qui passaient dans les nues !

Tu vis naître, ô Saron, des roses inconnues !

Tes palmiers, ô Gadès, émus d'un souffle pur.

Bercèrent, rajeunis, leurs palmes dans l'azur!

Ton cèdre, ô vieux Liban, noir d'une ombre profonde.

Croyant qu'il revoyait les premiers jour du monde.

Salua le soleil qui brilla sur Eden !

Le parfum oublié de l'antique jardin.

Comme un cher souvenir et comme une promesse.

Des enfants de l'exil adoucit la tristesse.

Et de célestes voix, en chants harmonieux,

Diront ton nom, Marie, à l'univers joyeux :

— Terre ! oublie en un jour ton antique détresse ! O cieux! comme les mers, palpitez d'allégresse! La Vierge bienheureuse est née au sein de Dieu ! Elle vole, aux clartés de l'arc-en-ciel en feu, La Colombe qui porte à l'arche du refuge

Le rameau d'olivier qui survit au déluge !

Le mystique Rosier va parfumer les airs !

L'Étoile matinale illumine les mers !

Saluez, bénissez, créatures sans nombre.

Celle que le Très-Haut doit couvrir de son ombre,

Et qui devra porter, vierge, en ses flancs bénis,

Le Dieu qui précéda les siècles infinis ! —

Et maintenant, ô cieux, obscurcissez vos flammes ! Pousse des cris, ô terre, où gémissent les âmes! Race d'Adam, répands des larmes et frémis. Puisque le Fils de l'homme à la mort est promis. Et que la Vierge sainte, entrevue en tes rêves. Va sentir dans son cœur la pointe des sept glaives.

l8o LA PASSION,

Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter sa Croix.

ERS l'aride montagne où son heure l'attend Le divin Rédempteur s'avançait haletant.

L'arbre lourd de la croix rudement équarrie Opprimait et blessait son épaule meurtrie; Ses pieds nus hésitaient entre les durs cailloux Dont souvent l'angle aigu déchirait ses genoux. Sans pitié, pour hâter sa démarche inégale, Les soldats, le frappant de leur lance brutale, Le heurtaient du poitrail des chevaux écumeux; Et le peuple plus lâche et plus féroce qu'eux, Insultant sa détresse et souillant son visage, Excitait contre Dieu leur colère sauvage !

Or, le voyant sans force et loin encor du but, Ces insensés craignaient que le Sauveur mourût. Et qu'il leur enlevât une part de leur joie ! Comme des chiens lancés et hurlant sur la voie, Jaloux de prolonger le supplice trop prompt

CINQUIÈME STATION. l8l

Ou de multiplier la torture et l'affront,

Ils voulaient que du moins, avant l'heure suprême,

Jésus endurât plus que la mort elle-même !

A cette heure, Simon revenait de son champ, Et du mont escarpé descendait le penchant. Du côté de Damas, secouant sa poussière, Il a franchi la porte aux deux piliers de pierre. Il entre ; et les clameurs et les hennissements L'environnent. Il voit, accablé de tourments, Frappé, poussé, raillé, tout assiégé de haine, Jésus qui, sous le faix mortel, ploie et se traîne. Et sent naître en son cœur, tout surpris d'être ému. Une vague pitié pour cet homme inconnu ; Mais tandis qu'il hésite, au milieu du tumulte. Un cavalier l'appelle avec des cris d'insulte : On le contraint d'aider le divin condamné ; Et le Cyrénéen obéit, étonné.

Et saisissant la Croix de sa main rude et forte. Il en prend une part, la soulève et l'emporte.

Simon ! toi qui prêtais ton épaule et tes bras Au Rédempteur du monde, et qui ne savais pas A quelle tâche auguste, à quelle œuvre sublime Tu vins mêler ta force inculte et magnanime, Heureux es-tu, Simon, d'avoir jadis porté Ce céleste fardeau qui te sera compté ; Car nul ne peut toucher à la Croix éternelle Sans que Grâce ou Vertu s'éveille et sorte d'elle !

Et tes mains l'ont portée I Heureux, heureux es-tu ! Mais si, venant en aide au Sauveur abattu, Ton cœur, commes tes bras, devançant la contrainte. Eût secouru ton Dieu librement et sans crainte, O Simon de Cyrène, ô pauvre laboureur, Plus heureux mille fois en face du Seigneur, Car il eût mesuré ta gloire à ta puissance. Et ta béatitude à sa reconnaissance !

Une femme pieuse essuie le visage de Jésus.

IN ON loin de l'angle obscur ou gémissait Lazare Devant le mauvais riche et son festin avare, Debout au seuil étroit de son humble maison Se tenait Bérénice au long voile, au doux nom ; Ignorant qu'entraîné sur la route mortelle, Le Sauveur, pour mourir, dût passer devant elle, Et recueillir enfin, dans ce suprême jour. Pour l'emporter aux cieux, l'obole de l'amour. Mais quand elle le vit, chargé de flétrissures, Rougissant son chemin de ses mille blessures, Levant au ciel des yeux toujours calmes et doux, Traînant l'arbre fatal sous l'injure et les coups. Sans qu'une main amie allégeât son supplice. Tout son cœur se brisa I — Tu courus, Bérénice ! Tes faibles bras, roidis par ton saint dévouement, Écartèrent les flots de ce peuple écumant; Parmi les cavaliers qu'irrite ton audace. Ardente, irrésistible, enfin tu te fais place !

Comme une mère auprès d'un fils qui va mourir, Et qui pleure, et l'embrasse et veut le secourir, Aux pieds du Rédempteur tu tombes, hors d'haleine ; Et, le baignant des pleurs dont ta poitrine est pleine, Ne pouvant le ravir à son trépas divin. Tu sèches son visage à ton voile de lin !

O femme, qui, parmi ce peuple ingrat et traître, Osas seule essuyer le front du divin Maître, Et qui, mieux que du fer dont se vêt le guerrier. T'abritais de ton cœur comme d'un bouclier; Bérénice autrefois, mais au cieux Véronique ! Béni soit le transport de ton âme héroïque Quand, montrant ce que peut la céleste pitié, Des douleurs de ton Dieu tu prenais la moitié! De ton voile aux longs plis, avec ta main tremblante Tu venais d'étancher sa figure sanglante. Et ses bras tout meurtris et ses pieds douloureux En répandant des pleurs de tendresse sur eux; Dès lors, le Rédempteur, bénissant ton courage, A ce voile pieux attacha son image ; Car tu faisais sans peur pour ton Maître épuisé Ce que nul, entre tous, n'avait encore osé ; Car l'élan de ton cœur fit taire tes alarmes Et jaillir de tes yeux de généreuses larmes Et te précipita sous les pieds des chevaux, Sans souci d'irriter un peuple de bourreaux 1

Elle brûlait en toi, cette flamme sacrée

Qui remonte plus vite à Celui qui la crée !

Tu cédais, Véronique, à ce divin transport

Plus doux que la bonté, plus puissant que la mort,

Et qui, du jour où Dieu pétrit l'humaine fange.

Dans le sein de la femme a mis le cœur de l'ange !

L'amour, l'amour sauveur, l'ardente charité

Te couronne aujourd'hui dans l'immortalité,

O courageuse femme, et t'inonde de gloire,

Et l'homme de ton nom parfume sa mémoire.

l86 LA PASSION.

Jésus tombe pour la seconde fois.

Seigneur! contre le sol arrosé de ton sang Faiblis et tombe encor sous ton fardeau pesant; L'humanité déchue est là qui te contemple : Sois pour elle l'image et l'éternel exemple De ce qu'il faut subir pour remonter à Dieu : Et dis-lui quel bandeau ceint les tempes en feu De ceux qui, se lavant de l'antique souillure, Aspirent à ce ciel où l'âme, libre et pure, Dans l'adoration, la lumière et la paix. Par ton sentier sanglant se repose à jamais I

Ah! devant ce supplice auguste et volontaire,

Expiateur divin des crimes de la terre.

Heureux qui prend sa part de ton sublime affront

Et de l'épine aussi peut couronner son front !

Heureux qui, sous le poids des jours qu*il nous faut vivre,

Détourne de la coupe où l'insensé s'enivre

Son cœur, d'une eau plus vive et plus pure altéré!

Heureux qui boit ton sang sur l'autel consacré;

Qui seul, parmi tous ceux en qui ton nom s'efface,

Baise avec des sanglots ton adorable trace !

Heureux qui de t'aimer fait son unique loi.

Qui sait la chair faillible et n'est fort que par toi,

Et sent germer en lui, comme une fleur bénie,

Au soleil de l'amour l'espérance infinie !

Mais plus heureux. Seigneur, qui n'a jamais douté

Qu'en créant l'univers, tu l'avais racheté 1

O Christ! quand tu seras remonté dans ta gloire. De l'homme aveugle encor conserve la mémoire ! Jésus I prends en pitié, toi qui connus les pleurs. Ses désirs insensés, non moins que ses douleurs ; O Rédempteur promis à la faute première, Toi, la toute-justice et la toute-lumière. N'abandonne point l'homme à l'Esprit tentateur ! Toi qui fus délaissé, divin Consolateur, Pardonne I Et soulevant le fardeau qui nous blesse. Mesure toute chute à la toute-faiblesse !

Et les Anges, penchés à la cime des cieux.

Immobiles, versaient des pleurs silencieux :

La Volonté divine avait ployé leurs ailes

Qui voilaient leurs fronts purs et palpitaient entre elles.

Oh! si Dieu l'eût voulu! Que d'un ardent essor

Ils eussent dans les airs tracé leur sillon d'or,

Et du vent enflammé de ces ailes rapides

Balayé d'un seul coup ces bourreaux déicides!

Consolez-vous, Esprits du Très-Haut, ayez foi ! Vous reverrez aux Cieux remonter votre Roi, Rayonnant comme aux jours où, guidant vos phalanges, Il refoula l'essaim impur des mauvais anges; Puissant, mais doux, semblable, au sortir du tombeau, A l'éclat d'un jour pur sur un monde nouveau, Et menant, aux reflets de l'auréole en flammes, Vers l'Eden reconquis la famille des âmes !

HUITIÈME STATION Jésus console les filles de Jérusalem.

1 ANDis qu'il gravissait l'âpre et dure colline, Quelques femmes en pleurs se frappaient la poitrine, Et parfois, en secret, baisaient ses vêtements. Et répandaient leurs cœurs en sourds gémissements. Et Lui, plein de pitié pour leurs larmes amères, Leur dit : — Pleurez sur vous, sur vos propres misères, Pleurez sur vos enfants, ô femmes d'Israël! Voici venir les temps marqués par l'Eternel, Et les tem^ps de justice et les temps de vengeance, Où l'impie est troublé dans son intelligence Et s'empresse au-devant des châtiments prédits ! Pleurez plutôt sur vous, femmes, je vous le dis.

Tremble, Sion ! la main du Trcs-IIaut s'est levée! Comme en son nid l'oiseau rassemble sa couvée, Que de fois j'ai voulu, dans mes bras caressants, O cité de mon peuple, abriter tes enfants ! Tu ne l'as pas voulu ! Dieu te voue à l'épée !

Et tu seras saisie à. la gorge et frappée Comme le bouc traîné de l'étable à l'autel, Qui se débat en vain sous le couteau mortel, Et qui saigne son sang et qui hâte son heure ! Donc, couvre tes cheveux de cendre, crie et pleure, Car tu verras le Temple où priaient tes aïeux, Ployé, déraciné comme un chêne trop vieux. Dans la flamme et le bruit s'écrouler sur sa base ; Et tes murs et tes tours que l'incer^die embrase Céder en mugissant aux coups des lourds béliers. Et tes enfants aux fers et vendus par milliers !

Quelques vieillards en deuil, assis sur tes ruines, Voulant mourir aux pieds de tes mornes collines. Leurs cheveux blancs souillés et leur robe en lambeaux. Dans tes restes fumants choisiront leurs tombeaux; Car ton crime, ô Sion, par delà les nuées, A réveillé de Dieu les foudres enchaînées; Ton crime a retenti, dans un sombre concert. Des rives de ton fleuve aux sables du désert, Comme dans Josaphat le clairon de l'Archange ! Et quand le feu vengeur aura séché ta fange ; Quand le souffle de Dieu, de la plaine aux vallons. Aura semé ta cendre aride en tourbillons, Telle qu'un vil bétail, ta race vagabonde S'en ira sans retour, errante par le monde !

Pleurez, pleurez sur vous, ô filles de Sion! Dans ce jour d'épouvante et d'expiation

Un cri s'élèvera des hameaux et des villes : Heureux ceux qui sont morts ! Heureuses les stériles ! Et bienheureux les seins qui n'ont jamais nourri, Et le germe avorté dans le sillon flétri ! Pleurez, gémissez donc, lamentez-vous, ô femmes, Mais non sur moi 1 Parmi les ossements infâmes Les ossements du Christ ne blanchiront jamais; Car mon Père, en ce jour, loin de ceux que j'aimais. Pour couronner son Fils vers les Cieux me rappelle. Et j'attire le monde h la vie éternelle ! —

Jésus tombe pour la troisième fois.

vJne dernière fois, sur la pente escarpée, D'une sueur de mort la figure trempée, Jésus tombe, immobile, anéanti, sans voix, Et de ses faibles bras laisse échapper la Croix. Ce n'est plus la douleur charnelle qui le brise, Ni le sang répandu qui dans son cœur s'épuise. Ni qu'une main barbare, en aggravant ses maux, Ait surpris à l'enfer des outrages nouveaux; Non 1 Mais de l'avenir illuminant les ombres, Le Rédempteur regarde à travers les temps sombres, Et voyant que le Mal, jusques au dernier jour, Flétrira pour beaucoup les fruits de son amour. Saisi d'une souffrance amère, inexorable. Il se meurt de pitié pour la race coupable I

Mère et fille de l'homme, aveugle humanité. Ton Dieu même gémit de ton iniquité 1 Contemple en frémissant ce désespoir auguste.

Page 1