‹ Œuvres de Leconte de LisleChapitre 77 sur 88 · NEUVIÈME STATION. I · texte numérisé non relu

NEUVIÈME STATION. I

Cette prostration du seul Pur, du seul Juste, Tel qu'un cadavre aux flancs du Golgotha couché ! Lui ! qui pour te laver de l'antique péché, Pour rouvrir devant toi, repentante et charmée, La porte d'or d'Eden que l'Ange avait fermée, Comme pour un enfant rebelle et toujours cher. Abaissa l'Infini dans un corps fait de chair 1 Voulant dans sa bonté plus que dans sa justice. Par un mystérieux et suprême supplice, Sans mesurer le prix de ta rédemption, Te ramener à Dieu par son oblation.

Emportant sur son sein, vers la paix éternelle, Ta famille innombrable, et passée et nouvelle !

Mais tandis que ton Christ tombe en t'ouvrantlcs bras,

Tu détournes la tête et tu ne l'entends pas !

Et c'est pourquoi, gisant sous la Croix lourde et rude.

Devant l'abîme ouvert de ton ingratitude

Il sent plus que jamais son cœur s'épouvanter

Pour ceux de tes enfants qu'il n'a pu racheter,

Q.ui, sans pitié pour lui, sans pitié pour eux-mêmes.

S'enivrent du concert de leurs propres blasphèmes !

Et d'autres visions, en lacérant son cœur.

Lui présentent l'Esprit mauvais partout vainqueur :

Il voit les saints martyrs, dans les rouges arènes,

Expirer sous la dent des lions et des hyènes.

Ou, comme des flambeaux pour la fête allumés.

Illuminer César de leurs corps enflammés !

El les vierges, ses sœurs, ces filles de sa mère,

Tomber comme des fleurs sous la faux meurtrière Et tels que Zacharie, à l'angle de l'autel, Ses prêtres renversés sous le couteau mortel ; Et le ciel, noir du vol des hordes infernales, Rugir comme la mer aux cris des saturnales, Et, malgré tant de maux divinement soufferts. Son saint nom blasphémé par le vieil univers!

Mais, ô Christ, ô lumière et source de la vie. Relève-toi, c'est l'heure, et la mort te convie!

Jésus est dépouillé de ses vêtements.

I AR les yeux de l'Esprit, dans les heures futures, Lorsque le fils d'Amos contempla tes tortures, Seigneur! il se pencha sur ton calice amer,

Et, comme pour mourir, il frémit dans sa chair ; Et le sein haletant du transport prophétique,

II montra, dans un triste et sublime cantique, Au sommet du Calvaire où tu t'es arrêté,

Les bourreaux dépouillant ton corps ensanglanté, Elargissant la plaie en feu qui t'enveloppe Et t'offrant par mépris le fiel avec l'hysope !

Et ceux qui l'écoutaient raconter l'avenir, Disaient : — Soufirira-t-il, Celui qui doit venir? Non ! il ceindra son flanc d'une robe de gloire, Le lion de Juda rugira sa victoire, Et, courbé sous le joug à son cou destiné. L'univers apprendra qu'un Vengeur nous est né ! —

Car la foule, ignorant le sens des propliéties, Sous la force et la pourpre abritait. ses Messies.

Debout près de la Croix, pâle et silencieux, O Christ ! le Golgotha se dresse sous tes yeux, Ainsi qu'il apparut dans sa forme première, Lorsque tu fis jaillir le monde à la lumière. Portant déjà, flétri, sinistre, à peine né. Une empreinte fatale à son front décharné. C'est lui ! Les os des morts laissés sans sépulture Le couvrent du linceul de leur poussière impure, Fange épaisse, séchée au soleil des étés. Et qui vole au hasard dans les vents empestés; C'est l'horrible colline où tant de cris suprêmes Sont montés de la croix avec de sourds blasphèmes ; Où le sol a tant bu de misérable sang; Et que l'homme parfois se montre en frémissant, Quand, aux pâles éclairs d'une orageuse nue, Elle détache au ciel sa tête morne et nue !

Martyr qui t'es offert, ô Christ, vois, c'est le lieu Que tu purifieras sur terre et devant Dieu ! Et les siècles, saisis d'un respect unanime. Se tourneront bientôt vers cette auguste cime. Infâme encore hier, vil ossuaire humain, Et, comme un saint autel, vénérable demain ; Phare que saluera l'homme dans ses naufrages. Et que n'éteindront plus les terrestres omges.

Aprùs quatre mille ans, flots sur flots révolus, Voici l'instant fatal tel que tu le voulus Avant le premier jour, l'espace et la durée !

. Seigneur, ta chair divine est blême et déchirée ;

( Et, sur le roc stérile, ouvert de toutes parts.

Où tu restes en proie aux insolents regards. Tandis que sur ton front où l'épine s'enlace Chaque goutte de sang se durcit et se glace. Ainsi qu'un vil butin qu'on dispute ardemment Les Romains vont jouer ton sacré vêtement, Afin que, pauvre et nu, sur leur gibet immonde. Tu retournes aux cieux comme tu vins au monde !

Jésus est attaché à la Croix.

i-/A foule, avec des cris d'anathème et de joie, Parmi les rocs massifs comme un serpent ondoie. Et, hurlante, couvrant le stérile sommet, Demande qu'on l'attache à l'infâme gibet. Ainsi, Jérusalem que le vertige assiège A vomi de ses murs sa race sacrilège.

Et seule, sous le ciel, implacable témoin, Entend gronder son peuple et l'applaudit de loin ; Ignorante qu'un jour, pour d'autres funérailles. Ce peuple sans merci, hérissant ses murailles, Lui criera : Sois maudite! et, fils dénaturé, S'entre-dévorera sur son sein déchiré !

Sans qu'un soupir d'angoisse échappe de sa bouche. Sur l'arbre de la Croix le Rédempteur se couche. Il offre aux clous aigus, aux marteaux inhumains, Ses pieds déjà meurtris et ses divines mains ; Et regardant les cieux sourds à son agonie.

Cherche son Père au fond de la voûte infinie. Mais, d'instants en instants, pareil aux sombres flots, L'espace s'obscurcit et roule des sanglots ; Sous le vol des Démons l'air sinistre tressaille ; Et le Sauveur frémit dans son âme et défaille ; Et, comme dans la nuit des Oliviers, son cœur S'emplit d'une invincible et suprême terreur.

O Jésus ! c'est assez d'outrage et de souffrance !

Si tu ne veux punir, songe à ton innocence !

Seigneur, il en est temps encor ! Méritons-nous

Tes douleurs et ta mort ? O cieux, ébranlez-vous !

Foudre de l'Eternel, que ta colère éclate!

Fais écrouler ce mont sur cette foule ingrate;

Epargne, ô Fils de l'homme, à ce peuple insensé.

Un forfait qui jamais ne sera surpassé;

Ne laisse pas crier dans la mémoire humaine

Ce hideux souvenir de folie et de haine 1

La race de Jacob au cœur avare et dur,

N'a-t-elle donc versé des torrents de sang pur

Que pour rougir encor, fatales aux prophètes.

Ses mains, contre Dieu même, au meurtre toujours prêtes ?

En faveur d'Abraham, d'Isaac, d'Israël,

O Christ, détourne-la de ce crime éternel !

Tu l'eusses fait sans doute, 6 Source de la grâce, O seul Ami de l'homme en ce monde où tout passe ! Mais, dans son équité, même au prix de ta mort, Le Très-Haut de ce peuple avait prévu le sort. ^

Et le Sauveur s'abîme en son angoisse immense. Les bourreaux ont fini leur œuvre de démence : Les clous grossiers, heurtés par les marteaux de fer, L'attachent au supplice en transperçant sa chair... C'en est fait ! Vision lamentable et sublime. On dresse avec lenteur la croix et la victime, Et le haut Golgotha, déjà purifié.

Présente à l'univers le grand Supplicié !

DOUXIEME STATION. 201

Jésus meurt sur la Croix.

1 ÔURNÉ vers l'Occident et la Ville éternelle, Jésus semble appeler l'humanité nouvelle, Et, par delà les temps que Dieu guide en leur cours, Saluer en mourant l'aurore des grands jours. Où toute nation, de son sang baptisée. Refleurira, baignée au cœur par sa rosée. Et, d'un même transport d'espérance et de foi. Verra par sa lumière et gardera sa loi. Dans un embrasement symbolique et suprême. Il ouvre les deux bras au monde entier qu'il aime. Au monde qui le nie et le tue à la fois. Car toutes les douleurs sont au pied de sa croix ! Du calice épuisé goûtant la lie amèrc.

Il écoute gémir ses amis et sa Mère ; Et seul, cloué, sanglant et délaissé du ciel. Les yeux brûlés de pleurs, le cœur noyé de fiel, La chair vive et cuisante et n'étant qu'une plaie, Il cède au long supplice, enfin la mort l'effraie;

Il désespère, et pousse à travers l'infini Un cri terrible : Elij lamina sabactbani !

O désespoir du Christ ! ô divine épouvante ! Quoi 1 la seule Vertu, la Vérité vivante, Jésus! l'Agneau sans tache et le Verbe incréé, Comme un fils de la femme a donc désespéré? Oh ! qui peut concevoir, quelle humaine parole Dira ton sens sublime, adorable symbole ! La chair souffrant en Dieu, sans force et sans appui, Et Dieu contenant l'homme et gémissant sur lui ! Mais nul ne soutiendra ces torrents de lumière. Seigneur ! Nous t'adorons courbés dans la poussière ! L'heure approche, et l'angoisse a fait place à l'amour. Il s'attendrit, pardonne et sauve tour à tour. Le bon larron, touché de l'auguste souffrance, Rouvre son cœur, longtemps aride, à l'espérance. Et se tourne en priant vers les cieux reconquis. — Voici ta mère, Jean! Mère, voici ton fils! Pleurez, mes bien-aimés, toute larme est féconde! Mais espérez toujours : j'ai racheté le monde ! —

Et maintenant, la tâche est faite, il faut mourir. Et, vers la neuvième heure, avec un long soupir, Le Rédempteur baissa la tête et rendit l'âme ! Et le ciel s'empourpra d'une sanglante flamme; On entendit des cris et des plaintes sans nom ; Un grand vent accourut des bords de l'horizon. Et, semblables aux mâts sur les flots blancs d'écume,

Courba les monts lointains oscillant dans la brume ;

Et le voile du Temple en deux parts éclata ;

Et la terre entr'ouvrit son sein et palpita;

Et, surgissant du fond des anciens ossuaires,

Les morts, à pas muets, marchaient dans leurs suaires;

Et, comme un marbre noir sur la tombe jeté,

La nuit enveloppa le monde épouvanté !

Le peuple, amoncelé sur les pentes fatales,

Mêlait ses cris d'horreur aux bruits sourds des rafales,

Et le Romain, fuyant de ce sinistre lieu.

Cria : Malheur à nous : cet homme était un Dieu !

Jésus est détaché de la Croix et remis à sa Mère.

i-/'oBLATiON divine est enfin consommée!

La plaie ouverte au flanc, la tête inanimée,

Le Rédempteur n'est plus, et le poids de son corps

Allonge sur la croix et roidit ses bras morts.

Mais le bourreau qui doit, de sa masse pesante,

Outrager jusqu'au bout la chair agonisante,

Et, pour finir plus tôt leur vie et leurs tourments,

Des blêmes condamnés briser les ossements,

A respecté Jésus, selon la prophétie.

Et Nicodème, avec Joseph d'Arimathie,

Dans un pieux respect, du bois sanctifié

Détachent lentement leur Dieu supplicié.

Ils remettent aux bras étendus de sa Mère

Ce cadavre immortel, relique trois fois chère,

Où le sang est tari d'avoir, par flots féconds.

Sans mesure arrosé de stériles sillons,

Fait germer le bon grain parmi l'ivraie impure,

Et préparé le sol pour la moisson future ;

TREIZIKME STATION. 20$

Où le cœur ne bat plus d'avoir trop palpité D'amour pour l'univers et pour la vérité !

Oh I de quels yeux chargés d'un désespoir sans borne Sa Mère le contemple, inerte, pâle, morne, Le cœur d'un seul désir désormais consumé, Sans pouvoir détourner de ce Fils bien-aimé, Sa joie et son orgueil, sa divine amertume. Un regard fixe où l'âme entière se résume ! Tout est là, sur ce bois rougi d'un sang sacré, Sur ce front ceint d'épine et ce reste adoré Que l'impossible mort a glacé devant elle, Toutl ses terrestres jours et sa vie immortelle! Elle baise, muette, et presse entre ses bras Cette immobilité terrible du trépas ; Elle touche ces pieds, où les clous déicides Font encore saigner leurs empreintes livides, Et les mains, et le flanc que le fer a percé ! Et comme pour sortir de son rêve insensé, Pour dissiper plus tôt cette effrayante image. Elle approche plus près du céleste visage. Elle épie un soupir, un vague mouvement. Le voit mort, et frémit silencieusement.

Et c'est pourquoi, Marie, au Ciel où tu vas luire, Où le Sauveur aura couronné ton martyre. Quand un jeune tombeau fera couler leurs pleurs, Elles te nommeront la Mère de douleurs, Celles qui, gémissant dans un même supplice,

De la maternité tariront le calice !

Et devant ton autel mystérieux et doux,

Les bras tendus vers toi, pâles, à deux genoux,

Elles t'invoqueront, aux feux tremblants des cierges,

O consolation des mères et des vierges !

Certaines que ton cœur, aux pieds du Fils divin.

Percé des mêmes coups, ne saigna pas en vain ;

Que, sans cesse rempli d'une égale tendresse.

Jusqu'à Dieu qui l'écoute il porte leur détresse,

Et que, dans la foi sainte où tu te ranimais,

Se souvenant toujours, on espère à jamais !

Jésus est mis dans le tombeau.

Il T sur la pierre nue et désormais sacrée,

Pierre de ronctioa des siècles vénérée,

Pour rendre à ta dépouille un funéraire honneur.

Les disciples pieux t'étendirejit, Seigneur 1

Une eau vive, effaçant les traces de l'outrage,

Lava tes membres froids et ton pâle visage;

Et l'encens qui brûla sur ton berceau divin,

La myrrhe et l'aloès parfumèrent ton sein;

Et répandant sur toi les sanglots de leurs âmes.

Dans un suaire neuf et blanc les saintes femmes

T'ayant couché, Jésus, abaissèrent tes yeux

(Qu'elles n'espéraient plus voir se rouvrir qu'aux cieux !

Et la Vierge, puisant dans son amour lui-même

La force de t' offrir cet hommage suprême,

Se dressant sous le poids de ses maux surhumains,

Voulut les assister de ses tremblantes mains!

Dans le roc vif, non loin, nouvellement creusée.

Une grotte s'ouvrait, au Levant exposée ;

Et là, jamais nul mort, chair promise au réveil,

N'avait encor dormi l'immobile sommeil.

C'est vers ce blanc sépulcre, aride et solitaire,

Qu'ils portaient ta dépouille, ô Sauveur de la terre !

Soutenus par l'amour, l'espérance et la foi.

Mais les yeux lourds de pleur, et plus pâles que toi !

Et ta Mère suivait, et les femmes fidèles;

Et le disciple aimé qui marchait auprès d'elles.

Celui qui, dans la Cène, un moment endormi.

Se pencha sur le sein de l'immortel Ami,

Sombre, laissant flotter sa blonde chevelure,

S'illuminait déjà de ta flamme future,

O Pathmos ! ô rocher prophétique, où ses yeux

Verront le Christ assis dans la gloire des cieux !

Et c'est ainsi qu'au sein de la crypte profonde

Ils allaient enfermer la lumière du monde!

Le Sépulcre a reçu le Sauveur trépassé. Les pieds à l'Orient, il repose, glacé. Immobile, muet et rigide, et semblable A toute créature humaine et périssable.

Et ceux qui le pleuraient, l'ayant enseveli, Le cœur de sa divine image encore empli, Parlant bas dans la nuit d'un nuage voilée, Fermèrent le tombeau d'une pierre scellée ; Puis, vers Jérusalem, éplorés, chancelants. Ils descendirent tous la montagne à pas lents.

Allez, derniers amis du Dieu mort pour nos crimes,

Vous qui, durant ses jours rapides et sublimes.

L'avez vu de vos yeux et l'avez écouté.

Et qui partagerez son immortalité !

Allez, vous dont les mains ont lavé ses blessures,

En qui Jésus a mis ses grâces les plus sûres.

Femmes, qui jusqu'au bout l'avez accompagné,

Et qui le reverrez vivant et couronné !

Car déjà, de la mort faisant reculer l'ombre.

Le Rédempteur tressaille en son sépulcre sombre I

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