AVANT-PROPOS
/Vu moment d'entreprendre cette série d'études sur les poètes modernes, morts et vivants, il est indispensable, pour la plus grande clarté de mon travail, que j'expose brièvement ma théorie critique.
Qu'on veuille bien ne point s'irriter de la forme affirmative qui m'est habituelle et qui me permettra la concision et la netteté. Mon dessein n'est pas ambitieux. Je ne désire ni plaire ni déplaire. Je dirai ce que je pense, uniquement, et sans développements inutiles, convaincu, pour ce qui me concerne, qu'en fait de prose, tout est bien qui finit vite.
* Le Nain Jaune. 1864.
L'Art, dont la Poésie est l'expression éclatante, intense et complète, est un luxe intellectuel accessible à de très rares esprits.
Toute multitude, inculte ou lettrée, professe, on le sait, une passion sans frein pour la chimère inepte et envieuse de l'égalité absolue. Elle nie volontiers ou elle insulte ce qu'elle ne saurait posséder. De ce vice naturel de compréhensivité découle l'horreur instinctive qu'elle éprouve pour l'Art.
Le peuple français, particulièrement, est doué en ceci d'une façon incurable. Ni ses yeux, ni ses oreilles, ni son intelligence, ne percevront jamais le monde divin du Beau.
Race d'orateurs éloquents, d'héroïques soldats, de pamphlétaires incisifs, soit; mais rien de plus.
La réputation de curiosité et de mobilité intellectuelles qu'on lui a faite est assurément une étrange plaisanterie. Aucun peuple n'est plus esclave des idées reçues, plus amoureux de la routine, plus scandalisé par tout ce qui frappe pour la première fois son entendement.
Les grands poètes, les vrais artistes qui se sont manifestés dans son sein n'ont point vécu de sa vie, n'ont point parlé la langue qu'il comprend. Ils appartiennent à une famille spirituelle qu'il n'a jamais reconnue et qu'il a sans cesse maudite et persécutée.
Ceux, au contraire, qui, par infirmité naturelle ou par dépravation d'esprit, se sont faits les flatteurs, les échos serviles de son goût atrophié, les vulgarisateurs