‹ Œuvres de Leconte de LisleChapitre 83 sur 88 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

de ce qui ne doit jamais être vulgarisé, sous peine de décadence irrémédiable, ceux-là, il les a aimés et glorifiés. L'entente a été et sera toujours cordiale et parfaite entre eux et lui, grâce à l'intermédiaire continu de la critique.

Celle-ci, à peu d'exceptions près, se recrute communément parmi les intelligences desséchées, tombées avant l'heure de toutes les branches de l'art et de la littérature. Pleine de regrets stériles, de désirs impuissants et de rancunes inexorables, elle traduit au public indifférent et paresseux ce qu'elle ne comprend pas, elle explique gravement ce qu'elle ignore et n'ouvre le sanctuaire de sa bienveillance qu'à la cohue banale des pseudo-poètes.

Cette absence de principes esthétiques, ce dénùment déplorable de toute perception d'art, l'ont contrainte de choisir pour critérium d'examen la somme plus ou moins compacte d'enseignement moral contenu dans les œuvres qu'elle condamne ou qu'elle absout, et dont elle vit, si c'est là vivre. Or, cet enseignement consiste à répandre dans le vulgaire, à l'aide du rhythme et de la rime, un certain nomb.re de platitudes qu'elle affuble du nom d'idées. J'ose donc affirmer, pour ma part, que ses reproches et ses éloges n'ont aucun sens appréciable et qu'elle ne sait absolument ce qu'elle dit.

Les ttiéories de la critique moderne ne sont pas les miennes. J'étudierai ce qu'elle dédaigne, j'applaudirai ce qu'elle blâme. Voici pourquoi.

Le monde du Beau, l'unique domaine de l'Art, est, en soi, un infini sans contact possible avec toute autre conception inférieure que ce soit.

Le Beau n'est pas le serviteur du Vrai, car il contient la vérité divine et humaine. Il est le sommet commun où aboutissent les voies de l'esprit. Le reste se meut dans le tourbillon illusoire des apparences.

Le poète, le créateur d'idées, c'est-à-dire de formes visibles ou invisibles, d'images vivantes ou conçues, doit réaliser le Beau, dans la mesure de ses forces et de sa vision interne, par la combinaison complexe, savante, harmonique des lignes, des couleurs et des sons, non moins que par toutes les ressources de la passion, de la réflexion, de la science et de la fantaisie ; car toute œuvre de l'esprit, dénuée de ces conditions nécessaires de beauté sensible, ne peut être une œuvre d'art. Il y a plus : c'est une mauvaise action, une lâcheté, un crime, quelque chose de honteusement et d'irrévocablement immoral.

La poésie a ses bas-fonds, ses bagnes particuliers, où beaucoup d'intelligences mal venues ou perverties riment perpétuellement, sous prétexte de cœur humain et de sincérité, toutes les inepties qui traînent dans les ruisseaux impurs de la banalité, tous les détritus depuis longtemps balayés dans les gémonies de l'Art. Par un renversement prodigieux du sens commun, c'est là que nos risibles éducateurs vont chercher les spécimens d'originaUté et de vertu qu'ils nous otirent pour modèles.

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