‹ Œuvres de Leconte de LisleChapitre 85 sur 88 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

iv u X époques vivaces où les rêves, les terreurs, les espérances, les passions vigoureuses des races jeunes et naïves jaillissent de toute part en légendes pleines d'amour ou de haine, d'exaltation mystique ou d'héroïsme, récits charmants ou terribles, joyeux comme l'éclat de rire de l'enfance, sombres comme une colère de barbare, et, flottant, sans formes précises, de ' génération en génération, d'âme en âme et de bouche en bouche ; dans ces temps de floraison merveilleuse de poésie primitive, il arrive que certains hommes, doués de facultés créatrices, vastes esprits venus pour s'assimiler les germes épars du génie commun, en font sortir des théogonies, des épopées, des drames, des chants lyriques impérissables. Ce sont les révéla tcurs juîtic|ues dju Beaii^^ qui poussent à travers les siècles les premiers cris sublimes de l'âme humaine, les grands poètes populaires et nationaux.

Quand les races ont vécu, lutté, souffert, vieilli; quand elles ont usé leurs angles et leurs aspérités par un long frottement et courbé la tête sous le niveau pesant des civilisations, il arrive encore que de libres esprits, rebelles à l'aplatissement général, passionnément épris de la beauté naturelle des horizons, des montagnes et des vallées natales, des ruines célèbres endormies au bord des fleuves, écoutent et savent comprendre les voix mystérieuses qui montent du passé ou qui murmurent autour d'eux. Sans trop de culture littéraire, mais habiles à exprimer, dans une langue spontanément éloquente et colorée, les traditions qui survivent, les tristesses vagues, les rêveries confuses, les dures misères et les joies rapides de la ■ foule, ce sont encore de vrais poètes populaires et nationaux, dignes de sympathie et d'admiration.

Enfin, au moment néfaste où les imaginations s'éteignent, où les suprêmes pressentiments du Beau se dissipent, où la fièvre je l'Utile, les convoitises d'argent, l'indiffcrence et le mépris de l'Idéal sTnstallent victorieusement dans les intelligences même lettréeSj et, à plus forte raison, dans la masse inculte, il n'y a plus de poètes populaires, il est insensé de supposer qu'il puisse en exister. Les seules voix qui chantent ne montent plus de la multitude; elles tombent de hauteurs inaccessibles au vulgaire et viennent se perdre sans écho dans le bruit des locomotives et le hurlement de la Bourse. Désormais l'Art est forcément désintéressé des préoccupations

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