‹ Œuvres de Leconte de LisleChapitre 86 sur 88 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

contemporaines; la rupture est définitive entre la foule et lui.

La civilisation moderne tout entière en est là. Rien de plus naturel et de plus inévitable. Les âmes ne sont plus mises en relation, directe ou indirecte, ni par les passions morales qui se heurtaient cà la terreur du châtiment ou à l'espérance du salut ; passions d'autant plus fortes, plus ardentes et plus vivantes, que cette terreur et cette espérance étaient imposées par la Foi. Or, la tolérance moderne, à peu près universelle, née d'une indifférence profonde, est un dissolvant plus sur que l'oppression. D'un autre côté, le mouvement formidable de la Révolution française, trop foudroyant et trop promptement enrayé, n'a rien produit dans l'Art. Nous n'aimons pas assez la liberté pour que le goût capricieux qu'elle nous inspire puisse nous relier énergiquement dans une exaltation commune et durable.

Cependant, voici que la France du dix-neuvième siècle possède, affirme-t-on, un grand poète populaire et national, mort hier, en qui revit l'âme de tout un peuple. C'est le chansonnier de Lisette^ de Margot^ de Catin et du Dicii, des bonnes gens. Si cette affirmation incroyable est fondée, non seulement les réflexions qui précèdent sont fausses, mais encore, ce qui est plus grave, l'âme du peuple français contient en vérité peu de chose. Rassurons-nous. Rien ne revit dans ces maigres pamphlets à refrains, pauvrement conçus, pauvrement écrits, si ce n'est l'inutile sou-

venir de vieilles et puériles polémiques étrangères à la poésie.

Le génie de Déranger est à cojp sûr la plus complète des illusions innombrables de ce temps-ci, et celle à laquelle il tient le plus ; aussi ne sera-ce pas un des moindres étonnements de l'avenir, si toutefois l'avenir se préoccupe de questions littéraires, que ce curieux enthousiasme attendri qu'excitent ces odes-chansons qui ne sont ni des odes ni des chansons. L'homme était bon, généreux, honnête. Il est mort plein de jours, en possession d'une immense sympathie publique, et je ne veux, certes, contester aucune de ses vertus domestiques ; mais je nie radicalement le poète aux divers points de vue de la puissance intellectuelle, du sentiment de la nature, de la langue, du style et de l'entente spéciale du vers, dons précieux, nécessaires, que lui avaient refusés tous les dieux, y compris le dieti, des bonnes gens qui, du reste, n'est qu'une divinité de cabaret philanthropique.

Où réside donc le secret de cette gloire populaire incontestable et incontestée ? Dans le manque absolu d'originalité non moins que dans l'absence de poésie qui caractérisent l'homme et l'œuvre.

je m'explique.

Les marques constitutives de l'originalité d'esprit sont diamétralement différentes, en France, de celles admises par les autres nations, sauf la race chinoise peut-être. Les aperçus ingénieux, les formes nou-

DERANGER. 247

velles, les conceptions individuelles qui demandent à la pensée comme un labeur quelconque, sont autant de vices intellectuels que nous stigmatisons volontiers, et d'une façon unanime, du nom injurieux d'excentricités, c'est-à-dire de monstrueuses échappées hors de l'orbite connue, fatale.

Pour me servir, avec quelque pudeur offensée, d'une locution très française et très significative, rien n'est écouté, n'est regardé, n'est accepté, n'est compris, qui ne soit, après mille négations, mille angoisses, mille misères, irrévocablement tombé dans le domaine public. Alors, mais seulement alors, nous avons conquis nos titres à l'originalité. Plus on creuse cet horrible non-sens, plus l'abîme est noir et profond. L'auteur du Roi d'Yvctot n'est pas tombé dans le domaine public, il y est né, il y a vécu, il y triomphe.

Esprit médiocre, rusé sans finesse, malicieux sans verve et sans gaieté, sous le couvert d'une sorte de bonhomie sentimentale, et mené en laisse par ce bon sens bourgeois qui l'a toujours guidé, dans le cours d'une longue vie, avec l'infaillibilité de l'instinct; conformant sans efforts, et en tout point, les parties successives de son œuvre à l'opinion moyenne; dénué d'études historiques, métaphysiques, religieuses ; très hostile, de nature et de parti pris, à la grande poésie anglaise, allemande, orientale, ainsi qu'à notre propre naissance littéraire, Béranger, on peut l'affirmer, n'a jamais pensé, rêvé, jamais en-

trevu l'Art dans sa pure splendeur, jamais écrit que sous l'obsession permanente des étroites exigences de sa popularité.

Manquant de souffle et d'élan, parlant une langue sénile, terne et prosaïque, se servant avec une incertitude pénible d'un instrument imparfait, emprisonné dans un pauvre et grossier déisme sans lumière et sans issue, aucun homme ne devait charmer, et n'a charmé en effet, à un égal degré, la multitude des intelligences paresseuses, ennemies de la réflexion et des recherches spéculatives; aucun homme, enfin, n'a été moins original dans le vrai sens du terme. Et c'est pour cela que, de Canton à Lima, d'Arkangel au cap de Bonne-Espérance, sur la face du globe, partout où la langue française est comprise ou traduite, il n'est qu'une seule gloire qui puisse balancer la sienne, celle de l'illustre Scribe. On le voit, nous n'avons même pas le privilège d'un goût inférieur au goût général ; nous sommes au niveau de l'inintelligence universelle.

Une telle célébrité, débordant nos frontières et acclamée par des peuples dont pas un ne nous aime et dont plusieurs nous détestent cordialement, démontre assez, ce me semble, que le patriotisme de Béranger n'entre pour rien dans l'admiration incompréhensible qu'on lui voue. Les raisons de cette admiration sont de trois sortes : les idées appartiennent au fonds commun ; la langue dans laquelle elles sont exprimées n'a point de caractère propre ; les vers diffè^

Page 1