‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 101 sur 734 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ma nièce est malade depuis hier, et j'ignore quelle i est sa maladie. Je suivis la vieille, qui me eon- j duisit à sa maison, et me fit entrer dans une i chambre assez propre, où je vis une personne ■ alitée. Je m’approchai d’elle pour l'observer. D’abord ses traits me frappèrent ; et après l’avoir envisagée quelques moments , je reconnus , à n’en pouvoir douter, que c’étoit l’aventurière qui avoit si bien fait le rôle de Camille. Pour elle, il ne me parut point qu’elle me remit , soit qu’elle fût accablée de son mal , soit que mon habit de médecin me rendit méconuoissablc à ses yeux. Je lui pris le bras , pour lui tâter le pouls ; et j’aperçus ma bague à son doigt. Je fus terriblement ému à la j vue d’un bien dont j’élois en droit de me saisir, ! et j’eus grande envie de faire un effort pour le j reprendre ; mais considérant que ces femmes se mettroient à crier, et que don Raphaël ou quelque autre défenseur du beau sexe pourroit accourir à | leurs cris , je me gardai de céder à la tentation. 1 Je songeai qu’il valoit mieux dissimuler, et consulter la-dessus Fabrice. Je m’arrêtai à ce dernier

parti. Cependant ia vieille me pressoit de lui apprendre de quel mal sa nièce étoit atteinte. Je ne fus pas assez sot pour avouer que je n’en savois rien ; au contraire , je fis le capable , et copiant mon maître , je dis gravement que le mal provenoit de ce que la malade ne transpirait point ; qu’il falloit par conséquent se hâter de la saigner, parce que b saignée étoit le substitut naturel de la transpiration : et j’ordonnai aussi de l’eau chaude . jxjur faire les choses suivant nos règles.

J’abrégeai ma visite le plus qu’il me fut possible, et je courus chez le fils de Nunez, que je rencontrai comme il sortoit pour aller faire une commission dont son maître venoit de le charger. Je lui contai ma nouvelle aventure , et lui demandai s’il jugeoit à propos que je fisse arrêter Camille par des gens de justice. Eh non , me répondit-il ; ce ne serait pas le moyen de ravoir ta bague. Ces gens-là n’aiment point à faire des restitutions. Sou viens-toi de ta prison d’Astorga, ton cheval, ton argent, jnsqu’à ton habit, tout n’est-il pas demeuré entre leurs mains ? Il faut plutôt nous servir de notre industrie pour rattraper ton diamant. Je me charge du soin de trouver quelque ruse pour cet effet. Je vais y rêver en allant à l’hôpital , où j’ai deux mots à dire au pourvoyeur de la part de moir' maître. Toi , va m’attendre à notre cabaret , et ne t’impatiente point ; je l’y joindrai dans peu de temps.

11 y avoit pourtant déjà plus de trois heures que j’élois au rendez-vous, quand il arriva. Je ne le reconnus pas d’abord. Outre qu’il avoit changé d’habit et natté ses cheveux , une moustache postiche lui couvrait la moitié du visage. Il portoil

une grande épée dont la garde avoit pour le moins trais pieds de circonférence , et marchoit à la tête de cinq hommes qui avoient, comme lui, l’air déterminé, des moustaches épaisses, avec de longues rapières. Serviteur au seigneur Cil Bbs , dit-il en m’abordant ; il voit en moi un alguazil de nouvelle fabrique ; et dans ces braves gens qui m’accompagnent , des archers de la même tremjx.*. Il n’a qu’à nous mener chez la femme quia volé un diamant , et nous le lui ferons rendre , sur ma parole. J’embrassai Fabrice à ce discours , qui tue faisoit connoitre le stratagème qu’il prétendoit employer pour moi , et je lui témoignai que j’approuvois fort rcxpédienl qu’il avoit imaginé. Je saluai aussi les faux archers. C’étoient trois domestiques et deux garçons barbiers de ses amis , qu’il avoit engagés à faire ce personnage. J’ordonnai qu’on apportât du vin pour abreuver la brigade , et nous allâmes tous ensemble chez Camille à l’entrée de la nuit. Nous frappâmes à la porte , que nous trouvâmes fermée. La vieille vint ouvrir ; et, prenant les personnes qui étoient avec moi pour des lévriers de justice, qui n’entraient pas dans celte maison sans sujet , elle demeura fort effrayée. Rassurez- vous, ma bonne mère, lui dit Fabrice; nous ne venons ici que pour une peli le affaire qui sera bientôt terminée, car nous sommes des gens expéditifs. A ces mots nous nous avançâmes, et gagnâmes la chambre de 1a malade, conduits par la vieille qui marchoit devant nous , et à la faveur d’une bougie qu’elle tenoit dans un flambeau d’argent. Je pris ce flambeau , je m’approchai du lit; et, faisant remarquer mes traits à Camille : Perfide, lui dis-je , rcconnoissez ce trop c rédule G il Blas que vous avez trompé. Ah ! scélérate , je vous rencontre enfin ! Le corrégidor a reçu ma plainte , et il a chargé cet alguazil de vous arrêter. Allons , monsieur l’officier, dis-je à Fabrice , faites votre charge. Il n’est pas besoin , répondit-il en grossissant sa voix, de m’exhorter à remplir mon devoir. Je me remets cette créaturelà : il y a long-temps qu’elle est marquée en lettres rouges sur mes tablettes. Levez-vous, ma princesse , ajouta-t-il ; habillez-vous promptement ; je vais vous servir d’écuyer, et vous conduire aux prisons de cette ville , si vous l’avez pour agréable.

A ce s paroles, Camille, toute malade quelle étoit, s’apercevant que deux archers à grandes moustaches se préparaient à la tirer de son lit par force, se mit d’elle-même sur son séant, joignit les mains d’une manière suppliante; et, me regardant avec des yeux où la frayeur étoit peinte. Seigneur Gil Blas, me dit-elle, ayez pitié de inu» ; je vous en conjure par la chaste mère à qui vous devez le jour. (Quoique je sois très-cou|wble. je suis encore plus malheureuse, levais \ous icjuU*;

fS6 G1L BLAS.

votre diamant, et ne me perdez point. En parlant de cette sorte, elle tira de son doigt ma bague, et mêla donna. Mais je lui répondis que mon diamant ne sulTisoit point, et que je voulois qu’on me restituât encore les mille ducats qui m’avoient été volés dans l'hôtel garni. Oh ! pour vos ducats, seigneur, répliqua-t-elle, ne me les demandez point. Le traître don Raphaël, que je n’ai pas vu depuis ce temps-là , les emporta dès la nuit même. Eh ! peti te mignonne, dit alors Fabrice, n’y a-t-il qu’à dire, pour vous tirer d’intrigue, que vous n’avez pas eu de part au gâteau ? Vous n’en serez pas quitte à si bon marché. C’est assez que vous soyez des complices de don Raphaël, pour mériter qu’on vous demande compte de votre vie passée : vous devez bien avoir des choses sur la conscience. Vous viendrez, s’il vous plaît, en prison faire une confession générale. J’y veux mener aussi , continua-t-il, cette bonne vieille; je juge qu’elle sait une infinité d’histoires curieuses que monsieur le corrégidor ne sera pas fâché d’entendre.

Les deux femmes, à ces mots , mirent tout en usage pour nous attendrir. Elles remplirent la chambre de cris, de plaintes et de lamentation?. Tandis que la vieille à genoux , tantôt devant l’aiguazil et tantôt devant les archers , tâchoit d’exciter la compassion , Camille me prioit » de la manière du monde la plus touchante, de la sauver des mains de la justice. Je feignis de me laisser fléchir. Monsieur l’oflicier, dis -je au fils de Nu nez, puisque j’ai mon diamant , je me console du reste. Je ne souhaite pas qu’on fasse de la peine à cette pauvre femme ; je ne veux point la mort du pécheur. Fi donc , répondit-il , vous avez de l'humanité ! vous ne seriez pas bon à être exempt. Il faut, poursuivit-il, que je m’acquitte de ma commission. Il m’est expressément ordonné d’arrêter ces infantes; monsieur le corrégidor en veut faire un exemple. Eh! de grâce, repris-je, ayez quelque égard à ma prière, et relâchez-vous un peu de votre devoir en faveur du présent que ccs dames vont vous offrir. Oh ! c’est une autre affaire , repartit-il ; voilà ce qui s’appelle une figure de rhétorique bien placée. Çà , voyons , qu’ont-elles à me donner? J’ai un collier de perles, lui dit Camille, et des pendants d’oreilles d’un prix considérable. Oui, mais, interrompit-il brusquement, si cela vient des îles Philippines, je n’en veux point. Vous pouvez le prendre en assurance, reprit-elle; je vous les garantis fins. En même temps elle sc fit apporter par la vieille une petite boite d’où elle tira le collier et les pendants , qu’elle mit entre les mains de monsieur l’alguazil. Rien qu’il ue se connût guère mieux que moi en pierreries , il ne donta fias que celles qui composoient les pendants ne fussent fines , aussi bien que les perles. Ces

bijoux , dit-il , après les avoir considérés alternativement , me paraissent de bon aloi ; et si l’on ajoute à cela le flambeau d’argent que tient le seigneur Gil Blas, je ne réponds pas de ma fidélité. Je ne crois pas, dis-je alors à Camille, que vous vouliez, pour une bagatelle, rompre un accommodement si avantageux pour vous. En prononçant ces dernières paroles, j’ùtai la bougie que je remis à la vieille, et livrai le flambeau à Fabrice, qui, s’en tenant là peut-être parce qu’il n’aperccvoit plus rien dans la chambre qui se pût aisément emporter, dit aux deux femmes : Adieu, mes princesses, demeurez tranquilles. Je vais parler à monsieur le corrégidor , et vous rendre plus blanches que la neige. Nous savons lui tourner les choses comme il nous plaît, et nous ne lui faisons des rapports fidèles que quand rien ne nous oblige à lui en faire défaut.

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