CHAPITRE V
Après ceux-là trois aulres parurent , et nous en comptâmes jusqu’à douze qui survinrent ainsi trois o trois. Ils portoient des carabines , avec des épées et des baïonnettes. Nous vîmes bien que c’étoient des archers de la patrouille , et il ne nous fut pas difficile de juger de leur intention. Nous eûmes d’abord quelque envie de résister ; mais ils nous enveloppèrent en un instant , et nous tinrent en respect , tant par leur nombre que par leurs armes à feu. Messieurs , nous dit le commandant d’un air railleur , je sais par quel ingénieux artifice vous venez de retirer une bague des mains de certaine aventurière. Certes, le trait est excellent, et mérite bien une récompense publique ; aussi ne peut-elle vous échapper. La justice , qui vous destiue chez elle un logement , ne manquera pas de reconnoître un si bel effort de génie. Toutes les personnes à qui ce discours s’adressoit en furent déconcertées. Nous changeâmes de contenance , et sentîmes à notre tour la même frayeur que nous avions inspirée chez Camille. Fabrice , pourtant , quoique pâle et défait, voulut nous justifier. Seigneur, ditil, nous n’avons pas eu une mauvaise intention, et par conséquent on doit nous pardonner celte petite supercherie. Comment diable ! répliqua le commandant avec colère , vous appelez cela une petite supercherie ? Savez-vou9 bien qu’il y va de la corde ? Outre qu’il n’est pas permis de se rendre justice soi-méme, vous avez emporté un flambeau, un collier et des pendants d’oreilles, et, qui pis est , pour faire ce vol , vous vous Otes travestis en archers. Des misérables se déguiser en honnêtes gens pour mal faire ! Je vous trouverai trop heureux si l’on ne vous condamne qu’à faucher le grand pré. Lorsqu’il nous eut fait comprendre que la chose étoit encore plus sérieuse que nous ne l’avions pensé d’abord , nous nous jetâmes tous à ses pieds, cl le priâmes d’avoir pitié de notre jeunesse ; mais nos prières furent inutiles. Il rejeta de plus la proposition que nous fîmes de lui abandonner le collier , les pendants et le flambeau ; il refusa même ma bague , parce que je la lui offrais peut-être en trop bonne compagnie ; enfin il se montra inexorable. II fit désarmer mes compagnons , et nous emmena tous ensemble aux pri- .-•oiis de la ville. Comme on nous y conduisoit , un des archers m’apprit que la vieille qui demeurait avec Camille, nous ayant soupçonnés de n’étre pas de véritables valets de pied de la justice , elle nous avoit suivis jusqu’au cabaret ; et que là , ses soupçons s’étant tournés en certitude , elle en avoit averti la patrouille , pour se venger de nous.
On nous fouilla d’abord partout. On nous ôta le collier, les pendants et le flambeau : on m’arracha pareillement ma bague , avec lus rubis des îles Philippines, que j’avois , par malheur dans mes
poches ; on ne me laissa pas seulement les réaux que j’avois reçus ce jour-là pour mes ordonnances ; ce qui me prouva que les gens de justice de Valladolid savoient aussi bien faire leur charge que ceux d’Astorga et que tous ces messieurs avoient des manières uniformes. Tandis qu’on me spolioit de mes bijoux et de mes espèces , l’officier de la patrouille , qui étoit présent , couloit notre aventure aux ministres de la spoliation. Le fait leur parut si grave , que la plupart d’entre eux nous trouvoient dignes du dernier supplice. Les autres, moins sévères , disoient que nous pourrions en être quittes pour chacun deux cents coup» de fouet , avec quelques années de service sur mer. En attendant la décision de monsieur le corrégidor , on nous enferma dans un cachot , où nous nous couchàmcs sur la paille , dont il étoit presque aussi jonché qu'une écurie où l’on a fait la litière aux chevaux. Nousaurionspuydemeurer long-temps, et n’en sortir que pour aller aux galères, si, dès le lendemain , le seigneur Manuel Ordoncz n’eut entendu parler de notre affaire , et résolu de tirer Fabrice de prison; ce qu’il ne pouvoit faire sans nousdélivrer tous avec lui. C’étoit un homme fort estimé dans la ville : il n’épargna point les sollicitations , et, tant par son crédit que par celui de ses amis , il obtint au bout de trois jours notre élargissement. Mais nous ne sortîmes point de ce lieulà comme nous y étions entrés : le flambeau , le collier, les pendants, ma bague et les rubis , tout y resta. Cela me fit sou venir de ces vers de Virgile, qui commencent par Sic vos non vobis .
D'abord que nous fûmes en liberté, nous retournâmes chez nos maîtres. Le docteur Sangrado me reçut bien : mon pauvre Gil Blas , me dit-il , je n’ai su que ce matin ta disgrâce. Je me préparais à solliciter fortement pour toi. Il faut te consoler de cet accident , mon ami , et t’attacher plus que jamais à la médecine. Je répondis que j’étois dans ce dessein ; et véritablement je m’v donnai tout entier. Bien loin de manquer d’occupation ,
il arriva , comme mon maître l’avoit si lieurcusement prédit, qu’il y eut bien des maladies. La petite vérole et des fièvres malignes commencèrent à régner dans la ville et dans les faubourgs. Tous les médecins de Valladolid eurent de la pratique, et nous particulièrement. Il ne se passoit point de jour que nous ne vissions chacun huit ou dix malades ; ce qui suppose bien de l’eau bue et du sang répandu. Mais je ne sais comment cela se faisoit : ils mouroieot tous, soit que nous les traitassions fort mal , soit que leurs maladies fussent incurables. Nous faisions rarement trois visites à un même malade : dès la seconde , ou nous apprenions qu’il venoit d’être enterré , ou nous le trouvions à l’agonie. Comme je n’tiois qu’un jeûna
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médecin qoi n'avoit pas encore en le temps de s'en- une occasion de me dégoûter de la médecine que durcir au meurtre , je m'affligeois des événements je pratiquois arec si peu de succès, funestes qu’on pouvoit m’imputer. Monsieur, dis- Il y avoit dans notre voisinage un jeu de paume je un soir au docteur Sangrado , j’atteste ici le oit les fainéants de la ville s’assembloient chaque ciel que je suis exactement votre méthode ; cepen- jour. On y voyoit un de ces braves de profession danl tous mes malades vont en l’autre monde : on qui s’érigent en maîtres , et décident les différends dirait qu’ils prennent plaisir il mourir , pour décré- dans les tripots. Il étoit de Biscaye, et se faisoil diternotre médecine. J 'en ai rencontré aujourd'hui appeler don llodrigue de Mondragon. Il paroissoit déni qu’on portoit en terre. Mon enfant, me ré- avoir trente ans. C'étoit un homme d’une taille pondit-il , je pourrais le dire à peu près la même ordinaire, mais sec et nerveux. Outre deux petits chose ; je n’ai fias souvent la satisfaction de guérir yeux étincelants qui lui rouloient dans la UHe , et les personnes qui tombent entre mes mains ; et, si scmbloient menacer tous ceux qu’il regardoit . uti je n’étois pas aussi sûr de mes principes que je nez fort épaté lui tombait sur une moustache rousse le suis , je croirais mes remèdes contraires à près- qui s'élevoit en croc jusqu’à la tempe. Il avoit la que toutes les maladies que je traite. Si vous m’en parole si rude et si brusque , qu’il n’avoit qu’à voulez croire, monsieur, repris-je, nous change- parler pour inspirer de l’effroi. Ce casseur de tarons de pratique. Donnons, par curiosité, des pré- quettes s’étoit rendu le tyran du jeu de paume : il paradons chimiques à nos malades : le pis qu’il en jugeoit impérieusement les contestations qui surpuisse arriver . c’est qu’elles produisent le même venoient entre les joueurs; et il ne falloit point effet que notre eau chaude et nos saignées. Je fc- qu’on appelât de ses jugements à moins que l’aprois volontiers cet essai , répüqua-t-il , si cela ne pelant ne voulût se résoudre à recevoir de lui , le tirait point à conséquence ; mais j’ai publié un lendemain , un cartel de défi. Tel que je viens de livre où je vante la fréquente saignée et l’usage de représenter le seigneur don Rodrigue, que le don la boisson : veux - tu que faille décrier mon ou- qu’il mettait à la tête de son nom n’empéchoit pas vrage ? Oh ! vous avez raison , lui repartis-je, il j d’être roturier, il fit une tendre impression sur la ne faut point accorder ce triomphe à vos ennemis : maitresse du tripot. C’étoit une femme de quarante
ils diraient que vous vous laissez désabuser; ils ans, riche, assez agréable, et veuve depuis quinze vous perdraient de réputation. Périssent plutôt le mois. J’ignore comment il put lui plaire : ce ne fut peuple , la noblesse et le clergé ! Allons doue tou- [>as sans doute par sa beauté ; ce fut apparemment joursnotre train. Aprè9 tout, nosconfrèrcs, malgré par ce je ne sais quoi qu’on ne saurait dire. Quoi l’aversion qu’ils ont pour la saignée, ne savent qu’il en soit , elle eût du goût pour lui , et forma pas faire de plus grands miracles que nous ; et I le dessein de l'épouser ; mais dans le temps qu’elle je crois que leurs drogues valent bien nos spéci- se préparait à consommer cette affaire , die tomba fiques. malade ; et , malheureusement pour elle , je devins
Nous continuâmes à travailler sur nouveaux son médecin. Quand sa maladie n’auroit pas été frais , et nous y procédâmes de manière qu’en une fièvre maligne , mes remèdes suffisoient pour moins de six semaines nous fîmes autant de veuves la rendre dangereuse. Au bout de quatre jours, et d’orphelins que le siège de Troie. Il sembloit je remplis de deuil le tripot. La paumière alla où que la peste fût dans Valladolid , tant on y fai- 1 j'envoyois tous mes malades, et ses parents s’emsoit de funérailles. Il venoit tous les jours au logis parèrent de son bien. Don Rodrigue, au désespoir quelque père nous demander compte d’un fils que d’avoir perdu sa maltresse , ou plutôt l’espérance nous lui avions enlevé , ou bien quelque oncle qui d’un mariage très-avantageux pour lui , ne se contions reprorhoil la mort de son neveu. Pour les ne- tenta pas de jeter feu et flamme contre moi ; il jura veux et les fils dont les oncles et les pères s’étaient qu’il me passerait son épée au travers du corps, mal trouvés de nos remèdes, ils ne paroissoicnl et m'exterminerait à la première vue. Lu voisin point chez nous. I.os maris étaient aussi fort dis- charitable m’avertit de ce serment , et me conseilla crcls ; ils ne nous chicanoicnt point sur la perte de de ne point sortir du logis , de peur de rencontrer leurs femmes. Les personnes affligées dont il nous ce diable d'homme. Cet avis , quoique je n'eusse
falloit essuyer les reproches avoient quelquefois pas envie de le négliger, me rempüt de trouble et
u oe douleur brutale; ils nous appeloicnt ignorants, de frayeur; je m’imaginois sans cesse que je voyois assassins ; ils ne ménagcoicnl point les termes, entrer dans notre maison le Biscaycn furieux : je J’étais ému de leurs épithètes ; mais mou maître , ne pouvois goûter un moment de repos. Cela me qui était fait à cela , les écoutait de sang-froid, détacha de la médecine . et je ne songeai plus qu'à
J’aurais pu, comme lui, m’accoutumer aux in- m’affranchir de mon inquiétude. Je repris mon
jures , si le ciel , pour ôter sans doute aux malades habit brodé ; et , apres avoir dit adieu à mon mai-
de Valladolid un de leurs Beaux, u’eût fait oailrc tre qui ne put me retenir , je sortis de la ville a la