CHAPITRE VII
prince y alliroil bien de la pratique. Mon maître, deux grands garçons et moi, nous ne pouvions presque suffire à servir les hommes qui venoient s* y faire raser. J’en voyoisde toutes sortes de conditions, mais, entre autres, des comédiens et des auteurs. En jour, deux personnages de celte dernière espèce s’y trouvèrent ensemble. Ils commencèrent à s'entretenir des poètes et des poésies du temps, et je leur entendis prononcer le nom de mon oncle : cela me rendit plus attentif à leurs discours que je ne Pavois été. Don Juan de 7*avaleta , disoit l’un , est un auteur sur lequel il me paraît que le public ne doit pas conter. C’est un esprit froid, un homme sans imagination : sa dernière pièce l’a furieusement décrié. Et Louis Velez de Guévara, disoit l’autre, ne vient- il pas de donner un bel ouvrage au public? A-t-on jamais rien vu de plus misérable? Ils nommèrent encore je ne sais combien d’autres poètes dont j’ai oublié les noms ; je me souviens seulement qu’ils en dirent beaucoup de mal. Pour mon oncle, ils en firent une mention plus honorable : ils convinrent tous deux que c’étoit un garçon de mérite. Oui, dit l’un , don Pédro de la Fucnte est un auteur excellent : il y a dans ses livres une fine plaisanterie , mêlée d'érudition , qui les rend piquants et pleins de sel. Je ne suis pas surpris s’il est estimé de la cour et de la ville , et si plusieurs grands lui font des pensions. Il y a déjà bien des années, dit l’autre, qu'il jouit d'un assez gros revenu. Il a sa nourriture et son logement chez le duc de Médina OeJi ; il ne fait point de dépense ; il doit être fort bien dans ses allai res.
Je ne perdis pas un mot de tout ce que ces poètes dirent de mon oncle. Nous avions appris dans la famille qu’il faisoit du bruit à Madrid par ses ouvrages : quelques personnes, en passant par Olmédo, nous l'a voient dit; mais, comme il négligeoit de nous donner de ses nouvelles , et qu’il paroissoit fort détaché de nous, de notre côté nous vivions dans une très-grande indifférence pour lui. lion sang toutefois ne peut mentir : dès que j’entendis dire qu’il étoit dans une belle passe , et que je sus où il demeurait, je fus tenté de l’aller trouver. L ne chose m’embarrassoit : les auteurs l’avoient appelé don Pédro. Ce don me fit quelque peine, et je craignis que ce ne fût un autre poète que mon oncle. Cette crainte pourtant ne m’arrêta point; je crus qu’il pouvoit être devenu noble ainsi que bel-esprit, et je résolus de le voir. Pour cet effet , avec la permission de mon maître , je m’ajustai un matin le mieux que je pus, et je sortis de notre boutique , un peu fier d’être neveu d’un homme qui s’étoit acquis tant de réputation par son génie. Les barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de vanité. Je
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commençai à concevoir une grande opinion de moi ; cl, marchant d’un air présomptueux, je me fis enseigner l'hôtel du duc de Médina Celi. Je me présentai à la porte, et je dis que je souhaitois de parler au seigneur don Pédro de la Fuente. Le portier me montra du doigt, au fond d’une cour, un petit escalier, et me répondit : Montez par là, puis frappez à la première porte que vous rencontrerez à main droite. Je fis ce qu’il me disoit : je frappai à une porte. En jeune homme vint m’ouvrir, et je lui demandai si c’étoit là que logeoit le seigneur don Pédro de la Fuente. Oui, me répondit-il ; mais vous ne sauriez lui parler présentement. Je serais bien aise, lui dis-je, de l’entretenir; je viens lui apprendre des nouvelles de sa famille. Quand vous auriez, repartit-il, des nouvelles du pape à lui dire, je ne vous introduirais pas dans sa chambre en ce moment; il compose, et , lorsqu’il travaille, il faut bien se garder de le distraire de son ouvrage. Il ne sera visible que sur le midi : allez faire un tour, et revenez dans ce temps-là.
Je sortis, et me promenai toute la matinée dans la ville, en songeant sans cesse à la réception que mon oncle me ferait. Je crois , disois-je en moimême, qu’il sera ravi de me voir. Je jugeoisde ses sentiments par les miens, et je me préparais à une reconnoissance fort touchante. Je retournai chez lui, en diligence, à l’heure qu’on m’avoit marquée. Vous arrivez à propos, me dit son valet; mon maître va bientôt sortir. Attendez ici un instant : je vais vous annoncer. A ces mots , il me laissa dans l’antichambre. Il y revint un moment après , et me fit entrer dans la chambre de son maître, dont le visage me frappa d’abord par un air de famille. Il me sembloit que c’étoit mon onclo Thomas, tant ils se ressemblent tous deux. Je le saluai avec un profond respect, et lui dis que j’étois fils de maître Nicolas de la Fuente, barbier d’OImédo : je lui appris aussi que j’exerçois à Madrid, depuis trois semaines, le métier de mon père en qualité de garçon , et que j’avois dessein de faire le tour de l’Espagne pour me perfectionner. Tandis que je parfois, je m’aperçus que mon oncle révoit.
U doutoit apparemment s’il me désavouerait |iour son neveu, ou s’il se déferait adroitement de moi : il choisit ce dernier parti. 11 affecta de prendre un air riant, et me dit : Eh bien ! mon ami, comment se portent ton père et tes oncles? dans quel état sont leurs affaires? Je commençai là-dessus à lui représenter la propagation copieuse de notre famille ; je lui en nommai tous les enfants mâles et femelles, et je compris, dans cette liste, jusqu’à leurs parrains et leurs marraines. Il ne parut pas s’intéresser infiniment à ce détail ; et venant à ses fins, Djégo, reprit-il, j’approuve fort que tu cou-
rcs le pays pour le rendre parfait dans ton art; et je te conseille de ne point t'arrêter plus long-temps à Madrid : c’est un séjour pernicieux pour la jeunesse; tu t’v perdrais , mon enfant Tu feras mieux d’aller dans les autres villes du royaume : les mœurs n’y sont pas si corrompues. Va-t-en , poursuivit-il; et, quand tu seras prêt à partir, viens me revoir. Je le donnerai une pistole pour t’aider à faire le tour de l'Espagne. En disant ces paroles, il me mit doucement hors de sa chambre, et me renvoya.
Je n’eus pas l’esprit de m’apercevoir qu’il ne cherchoit qu’à m’éloigner de lui. Je regagnai notre boutique, et rendis compte à mon maître de la visite que je venois de faire. Il ne pénétra pas mieux que moi l'intention du sieur don Pédro, et il me dit : Je ne suis pas du sentiment de votre oncle ; au lieu de vous exhorter à courir le pays, il devrait plutôt, ce me semble, vous engager à demeurer dans cette ville. Il voit tant de personnes de qualité : il peut aisément vous placer dans une grande maison, et vous mettre en état de faire peu à peu une grosse fortune. Frappé de ce discours qui me présentoit de flatteuses images, j’allai, deux jours après, retrouver mon oncle, et je lui proposai d’employer son crédit pour me faire entrer chez quelque seigneur de la cour. Mais la proposition ne fut pas de son goût. Un homme vain qui entroit librement chez les grands, et mangcoil tous les jours avec eux, n'étoit pas bien aise, pendant qu’il serait à la table des maîtres, qu’on vit sou neveu à la table des valets : le petit Diego aurait fait rougir le seigneur don Pédro. 11 ne manqua donc pas de m’éconduire, et même très-rudement. Gomment, petit libertin, me dit-il d’un air furieux, tu veux quitter la profession? Va, je t’abandonne aux gens qui te donnent de si pernicieux conseils. Sors de mon appartement, et n’y remets jamais le pied ; autrement je te ferai châtier comme tu le mérites. Je fus bien étourdi de ces paroles , et plus encore du ton sur lequel mon oncle le prenoit. Je me retirai les larmes aux yeux , et fort touché de la dureté qu’il avoit pour moi. Cependant, comme j’ai toujours été vif et ûer de mon naturel, j’essuyai bientôt mes pleurs. Je passai même de la douleur à l’indignation , et je résolus de laisser là ce mauvais parent, dont je m’étois bien passé jusqu’à ce jour.
Je ne pensai plus qu’à cultiver mon talent : je m’attachai au travail. Je rasois toute la journée; cl le soir, pour donner quelque récréation à mon esprit, j’apprenols à jouer de la guitare. J’avois pour mailre de cet instrument un vieux senor K&cudero à qui je faisois la barbe. Il me moutrait aussi la musique, qu’il savoit parfaitement. Il est vrai qu’il avoit été chantre autrefois dans une
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cathédrale. Il se nommoit Mnrcos de Obregon. C’étoit un homme sage , qui avoit autant d’esprit que d’expérience, et qui m’aimoil comme si j’eusse été son fils. Il servoit d’écuyer à la femme d’un médecin qui demeurait à trente pas de notre maison. Je l’ailois voir sur la fin du jour, aussitôt que j’avois quitté l’ouvrage, et nous faisions tous deux, assis sur le seuil de la porte, un petit concert qui ne déplaisait pas au voisinage. Ce n’est pas que nous eussions des voix fort agréables; mais, en raclant le boyau , nous chantions l’un et l'autre méthodiquement notre partie, et cela suffisoit pour donner du plaisir aux personnes qui nous écoutoient. Nous divertissions particulièrement dona Mergeüna , femme du médecin ; elle venoit dans l’allée nous entendre , et nous obligeoit quelquefois à recommencer les airs qui sc trouvoient le plus de son goût. Son mari ne l’empéchoit pas de prendre ce divertissement. C’étoit un homme qui, bien qu’Espagnol et déjà vieux , n’étoit nullement jaloux : (railleurs, sa profession l’occupoit tout entier ; et, comme il revenoit, le soir, fatigué d’avoir été chez ses malades, il se couchoit de trèsbonne heure , sans s’inquiéter de l'attention que sa femme donnoit à nos concerts. Peut-être aussi qu’il ne les croyoit pas fort capables de faire de dangereuses impressions. Il faut ajouter à cela qu'il ne pensoit pas avoir le moindre sujet de | crainte, Mergeüna étant une dame, jeune et belle ! à la vérité, mais d’une vertu si sauvage qu’elle ne pouvoit souffrir les regards des hommes. Il ne lui j faisoit doue pas un crime d’un passe-temps qui lui | paroissoit innocent et honnête , et il nous laissoit chanter tant qu’il nous plaisoit.
Un soir, comme j’arrivois à la porte du médecin , dans Tintention de me réjouir à mon ordinaire , j’y trouvai le vieil écuyer qui m’altendoit. Il me prit par la main ; il me dit qu’il vouloit faire un tour de promenade avec moi , avant que de commencer notre concert. En même temps il m’entraîna dans une rue détournée , où , voyant qu’il pouvoit m’entretenir en liberté : Diégo, mon I fils, me dit-il d’un air triste, j’ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l’un et l’autre de nous amuser tous les soirs à faire des concerts à la porte de mon maître. J’ai sans doute beaucoup d’amitié pour vous : je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à chanter; mais, si j'avois prévu le malheur qui nous menace, vive Dieu ! j’aurois choisi un autre endroit pour vous | donner des leçons. Ce discours m’effraya. Je priai l’écuyer de s’expliquer plus clairement, et de me j dire ce que nous avions à craindre ; car je n’étois pas homme à braver le péril, et je n’avois pas en- I core fait mon tour d’Espagne. Je vais, reprit-il,
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