CHANTRE VII
fotis conter ce qu’il est nécessaire que vous sa- 1 difn pour bien comprendre le danger où nous \ sommes.
Lorsque j’entrai , poursuivit-il , au service du médecin , et il y a de cela une année , il nie dit un matin , après m’avoir conduit devant sa femme : Voy«, Mar cos, voyez votre maîtresse; c’est celte ; dame que vous devez accompagner partout. J’admirai doua Mergelina : je la trouvai merveilleusement belle, faite à peindre, et je fus particulièrement charmé de l’air agréable qu’elle a dans son port. Seigneur, répondis -je au médecin, je suis ; lmp heureux d’avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergelina , qui me ! dit d’un ton brusque ; « Voyez donc celui - là ; il
• s’émancipe vraiment. Oh ! je n’aime point qu’on j
• me dise des douceurs , moi. » Ces paroles , sorties d’une si belle bouche , me surprirent étran- j gemcnl ; je ne pouvois concilier ces façons de ; parler rustiques et grossières avec l’agrément que je vovois répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari , il y étoit accoutumé ; et , s’applaudissant même d’avoir une épouse d’un si rare caractère , Marcos , me dit-il , ma femme est un prodige de vertu. Ensuite, comme il s’aperçut qu’elle se couvrit de sa mante , et se dis— posoit à sortir pour aller entendre la messe , il me dit de la mener à l’église. Nous ne fûmes pas plus tôt dans la rue que nous rencontrâmes, ce qui n'est pas extraordinaire , des hommes qui , frappés du bon air de dona Mergelina , lui dirent , en passant des choses fort flatteuses. Elle leur répondoit; mais vous ne sauriez imaginer jusqu’à quel point scs réponses étoient sottes et ridicules. Ils en demeuroient tout étonnés, et ne pouvoient concevoir qu'il y eût au monde une femme qui trouvât j mauvais qu’on la louât. Ah ! madame, loi dis-je | d’abord , ne faites point attention aux discours qui | vous sont adressés ; il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur. Non , non , me repartit-eüc ; je veux apprendre à ces insolents que 1 je ne suis point femme à souffrir qu’on me manque de respect. Enfin , il lui échappa tant d’impertinences que je ne pus m’cmpècher de lui dire tout ce que je pensois ; au hasard de lui déplaire. Je j lui représentai , avec le plus de ménagement tou- ! tefois qu’il me fut possible, qu’elle faisoit tort à la nature , et gàtoit mille bonnes qualités par son humeur sauvage; qu’une femme douce et polie pouvoit se faire aimer sans le secours de la beauté, au lieu qu’une belle jiersonne , sans la douceur et la |x>litesse, devenoit un objet de mépris. J’ajoutai à ces raisonnements je ne sais combien d’autres semblables , qui avoient tous pour but la correction de ses moeurs. Après avoir bien moralisé , je j craignuis que ma franchise n’excitât la colère de i
nia maîtresse , et ne m'attirât quelque désagréable repartie; néanmoins elle ne se révolta point contre ma remontrance ; elle æ contenta de la rendre inutile, de même que celles qu’il me prit sottement envie de lui faire les jours suivants.
Je me lassai de l’avertir eu vain de ses défauts , et je l’abandonnai à la férocité de son naturel. Cependant , le croirez-vous ? cet esprit farouche , cette orgueilleuse femme est depuis deux mois entièrement changée d'humeur. Elle a de l’honnéteté pour tout le monde et des manières très-agréables. Ce n’est plus cette même Mergelina qui ne répoudoit que des sottises aux hommes qui lui tenoient des discours obligeants ; elle est devenue sensible aux louanges qu’on lui donne ; elle aime qu’on lui dise qu’elle est belle, qu’un homme ne peut la voir impunément : les flatteries lui plaisent ; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable; et ce qui doit encore vous étonner davantage, c’est d’apprendre que vous êtes l’auteur d’un si grand miracle. Oui, mon cher Diego , continua l’écuyer , c’est vous qui avez ainsi métamorphosé dona Mergelina ; vous avez fait une brebis de cette tigresse ; en un mot , vous vous êtes attiré son attention. Je m’en suis aperçu plus d’une fois ; et je me connois mal en femmes , ou bien elle a conçu pour vous un amour très-violent. Voilà , mon fds, la triste nouvelle que j’avois à vous annoncer , et la fâcheuse conjoncture où nous nous trouvons.
Je ne vois pas , dis -je alors au vieillard , qu’il y ait là-dedans un si grand sujet d’affliction pour nous, ni que ce soit un maliieur pour moi d’être aimé d’une jolie dame. Ah ! Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme ; vous ne voyez que l’appât, vous ne prenez point garde à l’hameçon ; vous ne regardez que le plaisir, et moi j’envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fm ; si vous continuez de venir chanter à notre porte , vous irriterez la passion de Mergelina, qui, perdant peut-être toute retenue, laissera voir sa foiblesse au docteur Oloroso son mari ; et ce mari qui se montre aujourd’hui si complaisant , parce qu’il ne croit pas avoir sujet d’être jaloux , deviendra furieux , se vengera d’elle, et pourra nous faire, à vous et à moi , un fort mauvais parti. Eh bien ! repris-jc, seigneur Marcos, je me rends à vos raisons et m’abandonne à vos conseils. Prescrivez - moi la conduite que je dois tenir, pour prévenir tout sinistre accident. Nous n’avons qu’à ne plus faire de concerts , repartit-il. Cessez de paraître devant ma maîtresse : quand elle ne vous verra plus , elle reprendra sa tranquillité. Demeurez chez votre maître , j’irai vous y trouver , et nous jouerons là de la guitare sans péril. J’y consens, lui dis-je, et je vous promets
de ne plus mettre le pied chez vous. Effectivement, je résolus de ne plus aller chanter à la |>orte du médecin, et de me tenir désormais renfermé dans ma boutique , puisque j’étois un homme si dangereux à voir.
Ce|>cndant le bon écuyer Marcos , avec toute sa prudence , éprouva , peu de jours après , que le moyen qu’il avoit imaginé pour éteindre le feu de dona Mergclina produisit un effet tout contraire. La dame , dès la seconde nuit , ne m’entendant poiut chanter, lui demanda pourquoi nous avions discontinué nos concerts . et pour quelle raison elle ne me voyoit plus. Il répondit que j’étois si occupé, quejen’avois pas un moment à donner à mes plaisirs. File parut se contenter de cette excuse, et pendant trois autres jours encore elle soutint mon absence avec assez de fermeté ; mais au bout de ce tem(>s-ià , ina princesse perdit patience , et dit à sou écuyer : Vous me trompez, Marcos ; Diego n’a pas cessé sans sujet de venir. Il y a là-dessous un mystère que je veux éclaircir. Parlez, je vous l'ordonne, ne me cachez rien. Madame, lui répondit-il en la payant d’une autre défaite, puisque vous souhaitez de savoir les choses, je vous dirai qu’il lui est souvent arrivé , après nos concerts , de trouver chez lui la table desservie ; il n’ose plus s’exposer à se coucher sans souper. Comment , sans souper ! s’écria-t-elle avec chagrin ; que ne m’avez -vous dit cela plus tôt. Se coucher sans souper ! ah , le pauvre enfant ! Allez le voir tout à l’heure, et qu'il revienne dès ce soir ; il ne s’en retournera plus sans manger ; il y aura toujours ici un plat pour lui.
Qu’entends-je ? lui dit l’écuyer en feignant d’être surpris de et; discours : quel changement , ô ciel ! Est-ce vous, madame , qui me tenez ce langage ? Eh ! depuis quand êtes-vous si pitoyable et si sensible? Depuis, répondit-elle brusquement, depuis que vous demeurez dans cette maison , ou plutôt depuis que vous avez condamné mes manières dédaigneuses , et que vous vous êtes efforcé d’adoucir la rudesse de mes mœurs. Mais , hélas I ajouta-t-elle en s’attendrissant , j’ai passé de l’une à l’autre extrémité : d’altière et d’insensible que j’étois , je suis devenue trop douce et trop tendre : j’aime votre jeune ami Diégo, sans que je puisse m’en empêcher; cl son absence, bien loin d*affo;blir mon amour , semble lui donner de nouvelles forces. Est-il possible, reprit le vieillard, qu’un jeune homme qui n'est ni beau ni bien fait soit l’objet d’une passion si forte? Je vous pardonnerais vos sentiments , s’ils vous avoient été inspirés
par quelque cavalier d’un mérite brillant Ah l
Marcos , interrompit Mergelina , je ne ressemble donc point aux autres personnes de mon sexe : ou bien, malgré votre longue expérience, vous ne les
connoissez guère, si vous croyez que le mérite les détermine à faire un choix. Si j’en juge par moiméme, clics s’engagent sans délibération. L’amour est un déréglement d’esprit qui nous entraîne vers un objet , et nous y attache malgré nous ; c’est une maladie qui nous vient comme la rage aux animaux. Cessez donc de me représenter que Diégo n’est pas digne de ma tendresse ; il suffit | que je l’aime pour trouver en lui mille belles ! qualités qui ne frappent point votre vue , et qu’il | ne possède peut-être pas. Vous avez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pas la moindre attention ; il me paroit fait à ravir et plus beau que le jour. De plus , il a dans la voix une dou- ceur qui me touche; et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. Mais, madame, répliqua Marcos, songez-vous à ce qu’est Diégo Je ne suis guère plus que lui , inter-
rompit-elle encore ; et quand même je sorois une femme de qualité, je ne prendrais pas garde à cela.
Le résultat de cet entretien fut que l’écuyer, jugeant qu’il ne gagnerait rien alors sur l’esprit de sa maîtresse, cessa de combattre son entêtement , comme un adroit pilote cède à la tempête qui l’écarte du port où il s’est proposé d’aller. Il fît plus : pour satisfaire sa passion , il vint me chercher, me prit à part, et après m’avoir conté ce qui s était passé entre elle et lui : Vous voyez, Diego, me dit-il , que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la porte de Mergelina. 11 faut absolument, mon ami, que cette dame vous revoie , autrement elle pourrait faire quelque folie qui nuirait plus que toute autre chose à sa réputation. Je ne fis point le cruel ; je répondis à Marcos que je me rendrais chez lui sur la lin du jour avec ma guitare; qu’il pouvoit aller porter cette agréable nouvelle à sa maîtresse. Il n’y manqua pas; et ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet de ravissement d’apprendre qu’elle aurait ce soir-là le plaisir de me voir et de m’entendra.
Peu s’en fallut pourtant qu’un accident assez désagréable ne la frustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de chez mon makra avant la nuit , qui , pour mes péchés, se trouva très-obscure. Je marchois à tâtons dans la nuit ; et j’avois fait peutêtre la moitié de mon chemin, lorsque d’une fenêtre on me coiffa d’une cassolette qui 11e chalouilloit point l'odorat. Je puis dire même que je n’en perdis rien, tant je fus bien ajusté. Dans cette situation , je 11c sa vois à quoi me résoudra : de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades ! c’étoit me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde : d’aller aussi chez Mergclina dans le bel état où j’étois , cela inc faisoil de la